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La Voix humaine / L’Heure espagnole par Opera Zuid (Streaming) – Francis et Maurice, complices

Eternel problème de ces œuvres trop courtes pour satisfaire le public lyrique : à quel autre titre peut-on associer un opéra d’une durée inférieure à une heure ? L’équipe néerlandaise d’Opera Zuid a décidé de composer un diptyque tragi-comique en proposant d’abord La Voix humaine, puis L’Heure espagnole, malgré le demi-siècle qui les sépare. La metteuse en scène Béatrice Lachaussée justifie ce couplage comme le parcours d’une femme vers une personnalité plus indépendante et plus libre. Dans les deux cas, une partition où le livret déclamé joue un rôle primordial. Et si le chef d’orchestre Karel Deseure affirme que « le texte de Jean Cocteau a presque cent ans et pourtant il n’a pas pris une ride », la production décide de transposer l’action à notre époque, s’autorisant au passage un certain nombre de libertés.
 

© OperaZuid

Certes, aujourd’hui encore, les communications sont parfois interrompues, on capte mal, il y a des problèmes de réseau, et l’on peut avoir le fil (de ses écouteurs) autour de son cou. Il persiste cependant une foule d’éléments terriblement datés, au point que certains passages parlés ont ici été supprimés purement et simplement : plus de « Mademoiselle » ou d’ « Auteuil zéro quatre virgule sept », bien sûr, « faites qu’il redemande » devient « faites qu’il me rappelle », mais ce n’est pas tout. Joseph n’est plus un domestique, mais un ami qu’on tutoie, plus question de « Madame » et de « Monsieur ». « Le récepteur » devient « le portable », et même « appareil » est systématiquement remplacé par « téléphone ». Quant à ceux qui trouveraient que « Dis Siri, rappelle chéri domicile » va un peu trop loin dans la modernisation, que penseront-ils de ce passage où l’héroïne s’adresse non plus à un indésirable mais au public et lui lance « Pourquoi perdez-vous votre temps à vous emmerder en vain ? » et non plus « au lieu de racrocher ? »… La pointe d’accent de la soprano Talar Dekrmanjian n’est pas vraiment gênante, car l’actrice est tout à fait crédible. Dans ce huis-clos étouffant, une bouffée de poésie survient heureusement quand les gouttes de pluie ruisselant sur les vitres deux profils à la Cocteau.
 

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L’univers de Ravel, plus riant, se prête sans peine à l’actualisation. Ramiro devient un livreur arborant l’uniforme de la poste néerlandaise, et la mise en scène caractérise bien chacun des protagonistes. L’orchestration a en revanche subi quelques retouches : un accordéon remplace les cuivres, et l’on croit même distinguer un piano par endroits. Sur le plan vocal, l’œuvre est superbement servie. Si Alexandre Diakoff a le timbre moins sombre que bien des titulaires, son Don Iñigo est magistral de diction et d’incarnation. Baryton lui aussi très clair, Michael Wilmering convainc davantage dans la deuxième partie de l’œuvre et réussit tout à fait « Voilà ce que j’appelle une femme charmante ». Peter Gijsbertsen livre un Gonzalve inhabituel, à la voix corsée, mais débite délicieusement – dans son téléphone portable, entre deux selfies ! – les esquisses de poème que lui inspire la situation. Gilles Ragon est, on pouvait s’y attendre, un pittoresque Torquemada. Après son triomphe dans le rôle-titre de Fantasio, déjà pour Opera Zuid, Romie Estèves trouve en Concepción un personnage idéalement adapté à ses moyens et interprète sans vulgarité aucune l’horlogère tourmentée par le démon de midi. On souhaite que notre compatriote ait prochainement l’occasion de se faire entendre en France dans un emploi à la hauteur de ses qualités.

Laurent Bury

Poulenc : La Voix humaine / Ravel : L’Heure espagnole – Maastricht, Opera Zuid - Enregistré le 14 novembre 2020 ; disponible sur  operavision.eu/fr/bibliotheque/spectacles/operas/la-voix-humaine-lheure-espagnole-opera-zuid

Photo © OperaZuid

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