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Ercole amante de Cavalli à l’Opéra-Comique – Une foisonnante fantaisie – Compte-rendu

Superbe début saison pour l’Opéra-Comique ! Après la création mondiale de L’Inondation de Filidei et Pommerat(1), la salle du boulevard des Italiens peut s’enorgueillir d’une nouvelle réussite avec Ercole amante de Cavalli mis en scène par Valérie Lesort et Christian Hecq et placé sous la direction de Raphaël Pichon.

Présent de Mazarin à Louis XIV après qu’il eut accepté de s’unir à l’infante d’Espagne, Ercole amante ne fut jamais vu par le cardinal (mort en 1661). C’est en 1662 au théâtre des Tuileries – immense lieu surnommé « Salle des Machines » – que l’ouvrage fut créé, noyé dans un « Grand Ballet du Roi », tout à la gloire du jeune monarque, dont les 18 parties étaient de la main d’un artiste de trente ans promis à un bel avenir : Lully. Le plus français des opéras vénitiens, dit-on d’un opéra dans lequel Cavalli, sachant les moyens dont il disposerait en France, a donné une orientation nouvelle à son art, tant du point de vue vocal qu’instrumental.
 

Nahuel Di Pierro (Ercole) © Stefan Brion

On ne se félicitera jamais assez de la riche idée qu’Olivier Mantei, patron du Comique, a eue le jour où il a proposé à Valérie Lesort et Christian Hecq de s’aventurer dans le monde de l’opéra. Après un savoureux Domino noir d’Auber (2), leur deuxième incursion en terre lyrique, baroque cette fois, emporte elle aussi l’adhésion. Fantaisie, humour, liberté, impertinence : telles sont les qualités d’un tandem qui s’empare d’Ercole amante avec fraîcheur et émerveillement. Du Prologue jusqu'au céleste happy end franco-ibérique de l’Acte V, les metteurs en scène nous régalent d’un grand livre d’images, attentifs au rythme de la partition, et revendiquent haut et fort une approche très littérale du livret de Francesco Buti. Le résultat séduit un peu plus de trois heures durant par son inventivité, son goût de la machinerie et de la surprise, par la pluralité des niveaux de lecture aussi.

Dans la sobre scénographie de Laurent Peduzzi, V. Lesort et C. Hecq, bien aidés par Vanessa Sannnino (costumes et machines) et Christian Pinaud (lumières), conçoivent un spectacle débordant de vie, de trouvailles et créatures étranges, tel ce monstre débonnaire accompagnant l’entrée d’Hercule, ce bibundumesque sommeil, une Junon-paon, divers aéronefs, un sympathique sous-marin de Neptune, etc. On se laisse porter par le résultat, foisonnant sur le plan scénique aussi bien que musical.

Lucca Tittoto (Nettuno) et Krystian Adam (Illo) © Stefan Brion

Sur ce dernier point, le bonheur s’avère total avec Raphaël Pichon à la tête des forces instrumentales et chorales (il y a de quoi faire en ce domaine dans Ercole amante !) de Pygmalion. Après l’Orfeo de Rossi, le chef dévoile une nouvelle facette de ses affinités avec la musique italienne. Il sait tout à la fois sculpter le son, tirer tout le parti dramatique possible des timbres somptueux dont il dispose et conduire la phrase avec une suggestive souplesse. Portée par son geste et sa vigilance envers le plateau, la distribution, de bout en bout idéale, se donne à plein.

Dans le rôle-titre, Nahuel Di Pierro fait merveille : incarnation racée servie par un instrument très malléable qui montre combien il s’enrichit avec le temps –  et la fréquentation de répertoires aussi variés que judicieusement choisis.(3) On n’est pas moins séduit pas la ligne et la noblesse du Illo de Krystian Adam, la spontanéité du page de Ray Chenez, la drôlerie du Licco de Dominique Visse. Jusqu’au emplois les plus brefs, le Comique a fait les choses en grand : le Nettuno et l’Eutiro de la basse Luca Tittoto saisissent littéralement !
 

Raphaël Pichon © Caroline Doutre

Côté dames, Giulia Semenzato se glisse de la plus convaincante façon dans les rôles de Vénus, La Beauté et Diane, tandis que Francesca Aspromonte (Iole) allie style et présence. Que de caractère le beau mezzo d’Anna Bonitatibus montre-t-il en Giunone, tandis que Giuseppina Bridelli campe une Deianira blessée et émouvante. Et l’on n’oublie la belle prestation d’Eugénie Lefevre (Pasitea, Ombra di Clerica, etc.)
Quant au Chœur Pygmalion, son expérience du théâtre lui permet de conjuguer l’engagement scénique à un résultat musical en tout point convaincant. Trois cent cinquante-sept ans après l’échec de sa création, Ercole amante prend une belle revanche sur la scène de Favart !

Le spectacle se donne jusqu’au 12 novembre ; courrez-y ! Une reprise à l’Opéra Royal de Versailles (Château de Versailles Spectacle est coproducteur du spectacle avec l’Opéra National de Bordeaux) suivra les 23 et 24 novembre.
Et... vivement le prochain projet lyrique de Valérie Lesort et Christian Hecq !

Alain Cochard

(1) www.concertclassic.com/article/linondation-de-francesco-filidei-en-creation-lopera-comique-un-flot-dinvention-bien-maitrise
(2) www.concertclassic.com/article/le-domino-noir-dauber-lopera-royal-de-wallonie-liege-et-bientot-paris-joyeux-retour-compte
(3) dont le tango, que Nahuel Di Pierro vient d’enregistrer avec un quatuor de guitares – « Anclao en París », 1CD Audax Records, sortie le 8 novembre, concert de présentation au Silencio (Paris – 75002) le 9 novembre à 22h30
 
Cavalli : Ercole amante – Paris, Opéra-Comique, 4 novembre ; prochaines représentations les 6, 8, 10 et 12 novembre 2019 // www.opera-comique.com/fr/saisons/saison-2019/ercole-amante / Reprise à l'Opéra Royal de Versailles les 23 et 24 novembre 2019.

Retransmission en direct sur Arte Concert le 12 novembre et en différé sur France Musique le 30 novembre 2019

Photo (Pasitea, Eugénie Lefebvre / Giunone, Anna Bonitatibus) © Stefan Brion

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