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​Enea in Caonia de Hasse au Festival WDR Tage Alter Musik in Herne (Allemagne) – Les Troyens en vadrouille – Compte-rendu

 
Après l’annulation imposée en 2020 par le confinement, ce mois de novembre voit le retour du festival de musique ancienne de Herne, manifestation quadragénaire implantée dans cette ville de la Ruhr et parrainée par la Westdeutscher Rundfunk. Sur les affiches, c’est le chef Stefano Montanari qui est à l’honneur, et c’est lui qui dirigeait ce samedi Enea in Caonia, serenata composée par Johann Adolph Hasse (1699-1783) en 1727 à Naples.
 

Stefano Montanari © Thomas Kost
 
La Chaonie est un territoire situé au sud de l’actuelle Albanie, où Enée fait escale entre Troie et Carthage, dans un épisode moins connu de l’épopée de Virgile. Comme par hasard, l’endroit est rempli de ses compatriotes exilés : Hélénos, frère jumeau de Cassandre, est devenu le roi de ce pays, et il a épousé Andromaque, tandis qu’Ilione, l’Ilia d’Idomeneo, vit en chasseresse dans les bois chaoniens. Pour autant, on aurait tort de s’attendre à un échange de souvenirs éplorés, et les règles du genre imposent une intrigue amoureuse, non pour Enée, encore affligé par la perte de son épouse, mais son compagnon Nisus, qui s’éprend instantanément d’Ilione. Du reste, le spectateur est fixé d’emblée par le premier air de la partition : lorsque les deux Troyens fraîchement débarqués rencontrent la chasseresse sur le rivage, Enée déclare que si toutes les femmes de ce pays lui ressemblent, c’est ici le royaume de la beauté.
 

© Thomas Kost
 
La partition de cette serenata est également écrite dans le style galant et s’avère la plupart du temps fort guillerette, avec quelques exceptions : un seul air en mineur, confié à Ilia, mais aussi la très belle aria tourmentée où Enée exprime le chagrin qu’il ressent encore d’avoir perdu Créuse, ou le récitatif accompagné dans lequel Hélénos prophétise l’avenir glorieux de l’Italie (et surtout de Naples, hommage avoué aux monarques assistants à la création de l’œuvre). A la tête de l’Enea Barock Orchestra, ensemble spécialement formé pour interpréter la musique de Hasse, Stefano Montanari dirige avec l’énergie dont il est coutumier, donnant l’impulsion aux instrumentistes par les gestes de ses bras mais aussi par les mouvements dansants de tout son corps. Le chef italien avait donné Enea in Caino en Italie en 2019, et l’avait enregistré dans la foulée. Deux ans plus tard, c’est une distribution presque intégralement renouvelée qu’il dirige.
 
Les deux rôles principaux sont destinés aux voix de soprano. Il n’est pas impossible que le rôle d’Hélénos ait été créé par le castrat Carestini : seule rescapée de 2019, Paola Valentini Molinari y allie l’indispensable virtuosité à une expressivité appréciable. Voix plus charnue, Giulia Bolcato confère à l’indépendante Ilia une forte présence. Après avoir d’abord été un peu couvert par les cors dans son premier air, le ténor Luca Cervoni se révèle un interprète sensible de l’amoureux Niso. Gaia Petrone fait un peu penser à Sonia Prina, mais elle n’a pas la clarté de diction de son aînée : ce n’est pas une question d’articulation, mais plutôt de couleur trop uniforme des voyelles. Quant à notre compatriote Anthea Pichanick (photo), le rôle d’Enée lui permet de mettre son beau timbre grave au service d’une large palette d’affects, depuis le badinage initial jusqu’à l’affliction en passant par l’annonce de la renaissance de Troie semblable au phénix.
 
Laurent Bury

Hasse : Enea in Caonia -  Festival  WDR Tage Alter Musik in Herne, 13 novembre 2021 / www.herne.de/Kultur-und-Freizeit/Musik-und-Theater/Tage-Alter-Musik/
 
Photo :  Anthea Pichanick (Enea) @ Stefano Montanari © Thomas Kost

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