Journal
Armida de Haydn au festival Haydneum 2025 du château Esterháza – Magicienne et magicien – Compte rendu

Pour sa troisième édition, le festival Haydneum à Esterháza est désormais bien installé dans les murs du château que le prince Esterházy se fit construire à partir de 1765 à Fertöd, en Hongrie. Flambant neuf depuis sa toute récente restauration, le palais est l’écrin naturel d’une manifestation qui entend redonner vie à cette musique qu’aimait tant le prince, autour de son principal compositeur, Joseph Haydn (deux autres festivals, à Budapest, complètent ce versant estival, consacrés à la musique sacrée, au printemps, et aux contemporains de Haydn, en automne).
Après notamment L’infedeltà delusa à l’été 2023, et L’isola disabitata à l’automne 2022 (1), vient cette fois le tour d’Armida, opéra qui a connu au disque deux intégrales (Dorati en 1978, Harnoncourt en 2000). Rien ne remplaçant l’expérience du direct, on était curieux d’entendre l’œuvre « en vrai », car les maisons d’opéra ne s’intéresse guère à Haydn, sauf pour de rares productions de ses comédies, destinées à de tout jeunes chanteurs. Le compositeur mérite pourtant une vraie place sur les scènes, la réussite de cette version de concert permet de l’affirmer. À condition, bien sûr, que la magie d’interprètes inspirés viennent transfigurer une partition qui a besoin d’être prise à bras le corps.
La magie opère à nouveau ...
Par chance, le maître de l’œuvre de l’opération est précisément le magicien attendu. Dans le répertoire du siècle des Lumières, et même désormais dans celui du XIXe siècle, György Vashegyi a déjà eu bien des occasions de prouver de quoi il était capable, bien des intégrales discographiques sont désormais là pour en témoigner. Avec Armida, la magie opère à nouveau, et le discours tenu par le chef hongrois convainc totalement : sous sa baguette, la partition respire, s’anime, se pare de couleurs variées, se théâtralise, et l’on en savoure les beautés autant que l’efficacité dramatique. L’orchestre Orfeo a bien sûr sa part de cette réussite, par l’équilibre des pupitres et la truculence des instruments présents pour mieux opposer le camp des musulmans à celui des chrétiens.

© Haydneum / Pilvax Films
Vaillance et virtuosité
Pour les six solistes, la distribution se révèle mi-indigène, mi-étrangère, le chef ayant fait appel à plusieurs chanteurs habitués de ses productions, tout en faisant la place à quelques nouveaux venus. Parmi les Hongrois, on retrouve ainsi en Idreno (équivalent d’Hidraot dans la version Quinault) le baryton Szylveszter Szélpál dont on apprécie le timbre clair et l’éloquence. Le ténor Zoltán Megyesi fait merveille en Rinaldo, avec ce qu’il faut de vaillance dans les airs héroïques, la virtuosité également nécessaire, et surtout cette expressivité qui fait de l’accompagnato et de l’aria avec lesquels il abandonne Armide un des grands moments de la soirée. Dans le rôle moins exposé d’Ubaldo, Attila Varga-Tóth se montre tout à fait à la hauteur des exigences de la partition.

Ella Smith © © Haydneum / Pilvax Films
Un jeune ténor français à suivre
Parmi les non-magyarophones, on retrouve Ella Smith, Vespina dans L’infedeltà delusa lors de la première édition du festival. Zelmira n’est pas une soubrette, mais le rôle exige surtout du charme et de la délicatesse, et la soprano néo-zélandaise y trouve des occasions de briller. Cocorico avec la présence, dans le petit rôle de Clotarco, du jeune ténor français Léo Guillou-Keredan, dont on guettera les prochaines apparitions de retour dans son pays natal.
Vasilisa Berzhanskaya relève le défi
Enfin, et surtout, quelle idée de génie que d’avoir fait appelle à Vasilisa Berzhanskaya (photo) pour incarner le rôle-titre ! Magicienne, la mezzo-soprano russe l’est ô combien, pour un personnage qui lui permet de déployer son immense talent en explorant toute la palette des affects. Alors même qu’elle amorce une transition vers les rôles de grand soprano dramatique, la chanteuse continue de fasciner par l’opulence de ses graves, par une agilité jamais prise en défaut, et par une intelligence du texte qui lui permet de relever le défi que constitue son dernier air : dans « Ah, non ferir, t’arresta », Haydn lui fait répéter trois fois le même quatrain, mais l’investissement de l’interprète est tel qu’on ne s’en rend pas compte. Et que dire de son air de colère, « Odio, furor, dispetto », qui cloue le spectateur sur son siège par la puissance stupéfiante qu’elle y déchaîne ? Un seul vœu, désormais : après avoir été Sinaïde dans Moïse et pharaon à Aix et à Lyon (2) que Madame Berzhanskaya revienne bientôt subjuguer le public français !
Laurent Bury

(1) www.concertclassic.com/article/lisola-disabitata-de-haydn-lacademie-franz-liszt-de-budapest-pourvu-que-lon-sen-donne-les
(2) www.concertclassic.com/article/moise-et-pharaon-de-rossini-lopera-de-lyon-charlton-est-ce-toi-compte-rendu
Haydn : Armida (1784). Château Esterháza, Fertöd, vendredi 29 août // haydneum.com/en/
Photo © Haydneum / Pilvax Films
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