Journal
Werther selon Ted Huffman à l’Opéra-Comique [jusqu'au 29 janv. / direct Arte.tv 23 janv.] – Epure et luxe vocal – compte rendu

Même si Werther n’est pas l’histoire d’une gourgandine comme Thaïs ou Manon, on peut appliquer à sa partition la remarque de Debussy, pour qui, chez Massenet, les harmonies ressemblaient à des bras, les mélodies à des nuques. A la tête de son ensemble Pygmalion, Raphaël Pichon paraît avoir décidé d’exclure de cette musique les courbes du corps féminin pour proposer une lecture plus sèche, sans rien d’onctueux ou de vibrant. Approche moins sensuelle, plus intellectuelle, peut-être, ce qui a pour grand mérite d’éviter certains alanguissements assez insupportables chez d’autres, mais dont on ne peut s’empêcher de penser qu’elle ampute l’œuvre d’une partie de sa nature.

Pene Pati (Werther) & Julie Roset (Sophie) © Jean-Louis Fernandez
Une direction d’acteur sensible et sobre
A ce Werther dégraissé jusqu’à l’ascèse correspond la vision du metteur en scène, Ted Huffman ayant choisi de présenter l’œuvre dans un décor unique au sol blanc et dont les parois noires s’arrêtent à mi-hauteur, laissant voir la cage de scène. C’est bien ici la maison du bailli, en effet, transposée vers les années 1950, choix qui était déjà celui de Christoph Loy au Théâtre des Champs-Elysées, mais ici réduit à l’épure : quelques tables, une série de chaises, un orgue nécessaire pour le deuxième acte, ces rares meubles étant évacués durant l’interlude séparant les deux derniers tableaux, dans une chorégraphie parfaite exécutée par les personnages eux-mêmes. Si les costumes – et l’arbre de Noël que décore Sophie – apportent leurs couleurs dans ce cadre sévère, seule la flaque de sang introduit une tache rouge lors du suicide du héros (qui s’est ici ouvert les veines sans attendre que Charlotte lui apporte elle-même les pistolets d’Albert…). Cette simplification extrême s’accompagne d’une direction d’acteur à la fois sensible et sobre, qui traduit parfaitement le drame en évitant toute gesticulation grandiloquente.

Pene Pati (Werther) et Adèle Charvet (Charlotte) © Jean-Louis Fernandez
Générosité vocale et français miraculeux
Ce naturel dans la conduite de l’action, on le retrouve dans le chant. C’est une des caractéristiques les plus frappantes de l’admirable Pene Pati, au français miraculeux, sans préciosité aucune, et dont la générosité vocale donne l’impression qu’il lui suffit d’ouvrir la bouche pour émettre les plus beaux sons, avec une puissance qui surmonte l’orchestre sans difficulté apparente, tout en étant capable de murmurer son texte ; rien ne semble ici calculé ou fabriqué, l’art effaçant magnifiquement ses traces. Charlotte élancée à la voix chaude, tout à fait crédible sous ses différents visages, Adèle Charvet lui donne une réplique adéquate, laissant affleurer l’émotion aussi souvent qu’il le faut. Julie Roset remporte un triomphe grâce à sa Sophie sans rien d’acide : pour elle aussi, tout semble couler de source, à cent lieues de la cruche caricaturale qu’est parfois devenue la petite sœur. Le reste des solistes ne réserve que des satisfactions, avec notamment le timbre opulent de John Chest en Albert et l’humanité dont est pétri le Schmidt de Carl Ghazarossian, sans oublier le Bailli très en voix de Christian Immler, la Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique complétant à merveille cette distribution.
Laurent Bury

Massenet : Werther – Paris, Opéra-Comique, 19 janvier ; prochaines représentations les 21, 23, 25, 27 et 29 janvier 2026 ( Diffusion le 23 janvier en direct sur arte.tv) // www.opera-comique.com/fr/spectacles/werther
Photo © Jean-Louis Fernandez
Derniers articles
-
19 Janvier 2026Alain COCHARD
-
19 Janvier 2026Marine PARK
-
19 Janvier 2026Alain COCHARD







