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Une interview d’Alexandre Kantorow [Amiens 21 janv. ; Paris 23-24 janv.]– Le piano comme territoire de liberté

Alexandre Kantorow était l’invité du Festival Le Piano Symphonique au KKL de Lucerne le 15 janvier.(1) Un rendez-vous à la mesure de l’immense potentiel de ce phénoménal artiste : le 3e Concerto de Prokofiev (sous la baguette de Robin Ticciati, qui remplaçait au pied levé Christoph Eschenbach) et un ambitieux récital Alkan, Hillborg, Medtner dans la même soirée ! Au lendemain de celle-ci, Concertclassic a pu s’entretenir avec une interprète que la France retrouve bientôt en musique de chambre, le 21 janvier à la Maison de la Culture d’Amiens, avec Pierre Fouchenneret, Lise Berthaud, Victor Julien-Laferrière et Amaury Viduvier, dans un magnifique programme Ravel, Enesco (le rare Quatuor avec piano n°1) et Poulenc, puis les 23 et 24 janvier dans le cadre de la Musikfest à la Philharmonie de Paris.

Robin Ticciati et Alexandre Kantorow, première rencontre à Lucerne © Philipp Schmidli
Vous venez de jouer le Troisième Concerto de Prokofiev avec le Luzerner Sinfonieorchester. Aviez-vous déjà joué avec cet orchestre ?
Oui, c’est la deuxième fois. La première remonte à il y a deux ans : j’avais joué le Deuxième Concerto de Prokofiev, sous la direction de Charles Dutoit.
Robin Ticciati a remplacé Christoph Eschenbach au pied levé. Vous le connaissiez ? Comment cela s’est-il passé ?
Nous nous sommes rencontrés seulement hier. Ce qui est assez fou, c’est que c’était la première fois qu’il dirigeait ce concerto : il l’a appris uniquement pour ce concert. Cela suppose évidemment une grande confiance, mais surtout une capacité impressionnante à assimiler la partition très rapidement.
C’est un chef d’opéra, donc quelqu’un qui a l’habitude d’apprendre énormément de musique en peu de temps, de comprendre vite les enjeux, notamment dans le rapport avec l’orchestre. Cela se sent immédiatement. Et puis l’orchestre connaît parfaitement cette salle, ce qui aide énormément. J’ai vraiment eu l’impression d’arriver sur un terrain déjà très bien préparé, ce qui est extrêmement agréable.
« Chez Prokofiev, les mains sont comme "dans le vide".»
Le Troisième Concerto de Prokofiev paraît si naturel sous vos doigts… quelles en sont les difficultés ?
Pour moi, c’est même l’un des concertos les plus difficiles. Déjà à apprendre. Contrairement à Chopin ou Rachmaninov, où l’on identifie tout de suite les difficultés — l’harmonie, la basse, la mélodie —, chez Prokofiev, les mains sont comme « dans le vide ».
On joue souvent des boucles de notes, les mains en parallèle, on les croise sans cesse. Il faut énormément de temps pour trouver le bon geste, le bon doigté. Il y a des milliers de possibilités, et chaque interprète doit trouver ce qui fonctionne pour son propre corps. Le début est particulièrement redoutable : il faut entrer immédiatement dans la pièce avec la bonne articulation, le bon sens, la bonne énergie. Une fois qu’on est « dans la transe », tout va bien — mais y entrer, c’est là que réside la vraie difficulté.
« Ce qui me fascine chez Prokofiev, c’est cette frontière permanente entre un lyrisme presque naïf et une modernité très marquée. »
Avez-vous joué les autres concertos de Prokofiev ?
Je joue le Deuxième et le Troisième. J’adore aussi le Cinquième, une œuvre absolument extraordinaire, défendue de façon incroyable par Richter. C’est une musique immense, presque une sorte de Roméo et Juliette très sarcastique, avec du Stravinsky, du néoclassicisme…Le Quatrième, pour la main gauche, est sans doute le plus ingrat. Il contient un mouvement magnifique, mais il est très difficile à faire sonner avec ampleur. Il y a beaucoup de chromatismes, une écriture complexe à équilibrer avec l’orchestre.
Ce qui me fascine chez Prokofiev, c’est cette frontière permanente entre un lyrisme presque naïf — contes, fantaisies — et une modernité très marquée, parfois presque industrielle. Dans le Troisième Concerto, ces deux mondes coexistent parfaitement, ce qui explique sans doute pourquoi l’œuvre est aujourd’hui si aimée du public.
> Les prochains concerts "Prokofiev" <

© Philipp Schmidli
« Alkan est extrêmement doué pour créer des effets pianistiques qui suggèrent un véritable programme, même si celui-ci n’est pas explicitement narratif. »
En fin de soirée, après la 8e Symphonie de Dvorak qui refermait la partie symphonique, vous proposiez un récital rassemblant Alkan, une pièce du Suédois Anders Hillborg en création mondiale, et Medtner ...
Oui, c’est un choix un peu audacieux. L’idée était justement de proposer une sorte de « troisième partie » au concert, ce qui est assez rare. Le festival tenait beaucoup à inclure Alkan, un compositeur que j’adore. Il a écrit des œuvres monumentales — comme le Concerto pour piano seul, qui montre à quel point il rivalisait avec Liszt sur le plan technique, voire allait encore plus loin — mais aussi beaucoup de pages plus courtes, très lyriques, toujours un peu décalées.
La folle au bord de la mer est une pièce presque hallucinatoire : on part d’une chanson aux allures folkloriques, un peu comme un chant de marin ou de pirate, qui devient peu à peu agitée, jusqu’à la folie, avant de se dissoudre dans une brume étrange.
Alkan est extrêmement doué pour créer des effets pianistiques qui suggèrent un véritable programme, même si celui-ci n’est pas explicitement narratif. Dans une autre pièce du programme, il écrit une longue méditation qui aurait pu être simple, mais qu’il construit en groupements de cinq notes, ce qui décale constamment la perception. Il ajoute toujours une idée supplémentaire, qui rend la musique à la fois étrange et profondément intéressante.

Le compositeur Anders Hillborg © hillborg.com
« On passe d’une simplicité presque enfantine à une forme de transe. »
Votre programme comprenait aussi une création mondiale d’Anders Hillborg : The Kalamazoo Flow ...
Un événement très important pour moi. C’est seulement la deuxième fois que je commande une œuvre, et la première fois une pièce pour piano seul, dans le cadre du Gilmore International Piano Festival. J’ai beaucoup écouté la musique de Hillborg, et elle me touche profondément. Elle s’inscrit dans une tradition : on peut y entendre des échos de Ravel, de Ligeti, du jazz — mais toujours retravaillés, intégrés dans un langage très personnel. Il a écrit une sorte de suite, presque baroque dans l’esprit, avec plusieurs mouvements reliés par des retours thématiques. Même si les sections sont très contrastées, l’ensemble forme une pièce très organique. On passe d’une simplicité presque enfantine — un peu à la Ravel — à une explosion finale qui frôle le rock, avec une écriture presque comparable à un solo de guitare, dans une forme de transe. C’est remarquablement construit.

Nikolaï Medtner (1879-1951), un géant méconnu © DR
« Medtner, un compositeur immense encore trop peu connu »
Et, enfin, Medtner et sa Première Sonate en fa mineur op. 5 ...
C’est un choix très personnel. J’aime profondément sa musique et j’aimerais commencer à construire des récitals autour de certaines de ses grandes œuvres. Comme Chopin, il n’a écrit que pour le piano, avec l’ambition de créer un vaste corpus, notamment de sonates, à la manière de Beethoven.Medtner entretient un lien très fort avec le folklore russe, un amour profond de la littérature, et chaque œuvre est au service d’une idée presque philosophique ou spirituelle.
La Première Sonate est très classique en apparence, un hommage clair à Beethoven : chaque note compte, chaque motif est transformé, un peu comme chez Brahms. On part d’une cellule minuscule pour bâtir toute l’architecture de la pièce. Je l’avais découverte grâce à Lucas Debargue, lorsqu’il l’avait jouée au Concours Tchaïkovski. C’était pour moi une manière d’introduire progressivement ce compositeur — immense, mais encore trop peu connu — auprès du public.
Rachmaninov admirait profondément Medtner…
Absolument. Rachmaninov et Medtner échangeaient leurs œuvres, se soutenaient énormément. Les pianistes les ont toujours défendus, même si le grand public ne connaît pas encore suffisamment Medtner. Mais cela évolue. J’aimerais par exemple jouer le cycle des Mélodies oubliées dans son intégralité : il y a cette idée magnifique d’un thème fragmentaire, presque perdu, qui se reconstitue peu à peu au fil du cycle. Ce sont des pistes, des envies… voilà un peu l’esprit de du programme que j’ai donné à Lucerne.
Propos recueillis par Marine Park, le 15 janvier 2025

(1) Programme détaillé du concert du 15 janvier à Lucerne : sinfonieorchester.ch/en/veranstaltungen/prokofiev-3rd-piano-concerto-christoph-eschenbach-alexandre-kantorow/
Agenda des concerts d’A. Kantorow :
www.alexandre-kantorow.com/schedule/events
Amiens / 21 janvier 2026
www.maisondelaculture-amiens.com/saison/saison-25-26/alexandre-kantorow-piano/
Paris / 23 – 24 janvier 2026
philharmoniedeparis.fr/fr/agenda?startDate=2026-01-23&weekend_i=906
Photo © Sasha Gusov
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