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Un interview de Mathias Vidal, ténor – « Il faut faire vivre le style avec sa propre voix »

Pour le Palazzetto Bru Zane, Mathias Vidal vient d’enregistrer à Toulouse La Princesse jaune de Saint-Saëns – aux côtés de Judith van Wanroij et de l'Orchestre du Capitole dirigé par Leo Hussain (1) – et sera ensuite à Paris pour La Fille de Madame Angot. Etonnant, de la part d’un ténor que l’on associe plutôt au répertoire du XVIIIe siècle ? Pas si sûr…

Comment en êtes-vous arrivé à cet opéra-comique de Saint-Saëns ?

Mathias VIDAL : Début 2020, alors que j’étais en vacances à Venise, le Palazzetto m’avait appelé pour un remplacement, un petit rôle dans La Carmélite, qui devait être donné fin mars. J’avais alors lu la partition, que j’avais trouvée intéressante, d’autant plus que Reynaldo Hahn était un ami de Mario Podesta, qui avait été le professeur de ma professeure de chant. Après quoi, Yann Beuron a décidé de mettre un terme à sa carrière, et quand La Carmélite a été reportée à février 2021, on m’a dit que je devais le remplacer dans le rôle du roi Louis XIV, rôle beaucoup plus long et beaucoup plus difficile à apprendre. Et voilà que, pour la deuxième fois, La Carmélite est annulée… Voilà pourquoi Alexandre Dratwicki m’a proposé le personnage de Kornélis dans La Princesse jaune, il y a quelques semaines. Je ne vous cache pas que ce sont des conditions de travail « stimulantes ». Quand on monte un opéra, les chanteurs ont un mois de répétitions pour mettre au point leur rôle, alors que pour un enregistrement, on a deux jours pour tester les choses, et c’est gravé !
 

Judith van Wanroij, partenaire de Mathias Vidal dans la Princesse jaune, opéra-comique à deux personnages sur un livret de Louis Gallet © Romain Alcaraz

Vous vous sentez à l’aise dans ce répertoire ?
M.V. : En réalité, j’ai toujours chanté beaucoup de choses différentes en parallèle, même si ça ne se sait pas forcément. J’ai fait mes premières armes en chantant des opéras du XIXe siècle, pendant les quatre ans que j’ai passé à l’Opéra impérial de Compiègne que dirigeait Pierre Jourdan : Auber (Fra Diavolo, Haydée), Halévy (Charles VI, Noé). Avec ma professeure de chant, je ne travaille que le répertoire romantique, depuis 25 ans ! Cette musique-là est ancrée en moi. Quand j’étudiais la direction d’orchestre avant de me mettre au chant, je potassais le traité d’instrumentation de Berlioz, et quand j’étais pianiste je ne jouais que Rachmaninov, Liszt et Chopin ; je ne jouais ni Bach ni Mozart.

Pourtant, beaucoup de gens vous associent à une musique plus ancienne.
M.V. : On range beaucoup de choses sous l’étiquette baroque, et il faut être plus précis, car ça représente à peu près trois siècles de musique ! Dans les autres répertoires, on associe plus volontiers les artistes à un compositeur : il chante du Mozart, elle chante du Massenet. Ça devrait être la même chose pour le baroque. Moi je fais surtout du Rameau, j’ai fait un peu de Lully (Phaéton), mais je ne me risque pas dans Charpentier, qui me semble trop léger pour ma voix. Quand j’ai essayé, j’ai trouvé que j’étais un peu déplace, ma voix était trop épaisse. Pour être exact, on pourrait dire que je fais du « post-baroque ! » 
 

Pendant l'enregistrement à la Halle aux grains © Romain Alacaraz

Alors disons qu’on vous associe à Rameau.
C’est amusant parce que  je pense que je n’aurais pas survécu si j’avais essayé de chanter Rameau à 20 ans, ç’aurait été impossible ! Au conservatoire, quand Emmanuelle Haïm m’a donné la partition de Pygmalion, je ne l’ai pas chantée. C’est seulement bien après la fin de mes études que je m’y suis mis, parce que Hervé Niquet m’y a poussé en disant : Il y a une production de Pygmalion prévue à Houston, tu devrais tenter ta chance. Donc je m’y suis intéressé parce que j’avais un projet précis, sinon je n’aurais peut-être jamais chanté Rameau de ma vie ! J’ai fait ce premier Rameau en 2007 aux Etats-Unis, mais je ne maîtrisais pas encore le style, je ne roulais même pas les R ! Je n’étais pas satisfait du résultat, et pourtant, on m’a proposé un enregistrement, que j’ai fait. En réalité, il m’a fallu des années de pratique pour arriver à un bon niveau, et maintenant je suis à peu près content. La musique de Rameau est complexe, elle m’a demandé un travail énorme, notamment sur l’ornementation. Je me suis donné tellement de mal pour maîtriser ce style que j’ai envie de continuer et de montrer ce que je sais faire. Je suis très fier que l’enregistrement des Boréades sorti chez Château de Versailles Spectacles ait été salué par certains critiques. En fait, mes années d’études sur des partitions du XIXsiècle me servent pour toute la musique française, de Rameau jusqu’aux romantiques : on y trouve les mêmes élans, le même ADN qu’on ne peut pas casser en deux. Et je suis sûr que Rameau voulait la même pâte sonore.
 

Donc c’est avant tout une question de style à maîtriser, la voix ne change pas ?
M.V. : Exactement. La voix doit entrer dans le style mais elle ne doit pas changer. Au contraire, il faut faire vivre le style avec sa propre voix. Si on essaye de changer sa technique, sa couleur vocale, c’est que l’on fait fausse route. D’abord on s’imprègne du style, et ensuite le style s’imprègne de notre voix : c’est une synergie, à laquelle on aboutit seulement à force de pratiquer. Ce n’est pas une chose que l’on peut appréhender de manière exclusivement intellectuelle. Chaque chanteur fait sa propre « cuisine » pour s’adapter au style mais il ne faut surtout pas transformer la voix. Je n’ai pas une technique pour Rameau et une technique pour la musique plus tardive. Chez Rameau je chante les rôles de ténor central, ceux que Jélyotte interprétait ; il y a aussi les rôles que chantait François Poirier, et où les rossiniens sont aujourd’hui très à l’aise. Quand Castor et Pollux a été donné au Theater an der Wien, Enea Scala tenait le rôle de l’Athlète ; il n’avait peut-être pas exactement le style, mais il avait la voix qu’il faut, percutante, très haut placée.

Recevez-vous autant de propositions pour Rameau que pour d’autres répertoires ?
M.V. : Parmi les ténors, nous sommes très peu à pratiquer à la fois la musique du XVIIIe siècle et celle du XIXe. Reinoud van Mechelen vient de faire Les Pêcheurs de perles, mais cela reste rare. Je reçois des propositions assez variées, je suis ouvert. A une époque, on m’a conseillé d’aller vers le répertoire comique, vers les ténors de caractère. J’ai chanté les quatre valets dans Les Contes d’Hoffmann, et j’y ai pris beaucoup de plaisir, mais cela posait aussi des problèmes. Dans l’acte d’Antonia, j’étais obligé de changer un peu ma voix pour qu’elle se distingue plus nettement de celle d’Hoffmann, dont elle était trop proche ! J’ai chanté Remendado dans Carmen à Aix-en-Provence, l’Aumonier de Dialogues des Carmélites à Angers et Nantes, mais je ne voyais pas faire carrière avec ces rôles-là. Après, il y a aussi une question de choix. Je suis ravi d’avoir participé à la création de Fando et Lis, l’opéra de Benoît Menut, à Saint-Etienne en 2018, mais quand j’ai le choix entre trois représentations dans un théâtre de province et un opéra de Rameau donné en tournée, avec plusieurs dates et enregistrement à la clef, je n’hésite pas ! Je travaille aussi avec l’équipe du Palazzetto Bru Zane depuis qu’il existe, donc je suis toujours partant pour leurs projets, même s’il faut jongler avec les calendriers. Alain Surrans, qui est mon voisin à Nantes, me suit depuis longtemps et il voit très bien ce que je peux faire. Ce sont des gens comme eux qui connaissent ma voix et qui peuvent m’aider à progresser.

Leo Hussain © Romain Alcaraz

Vous avez donc trouvé votre place, finalement ?
M.V. : J’ai une voix qui n’est ni petite, ni grosse, mais qui remplit l’espace. Donc il faut que je trouve des rôles où je peux m’épanouir. Je fais parfois des expériences : je tenterai sans doute à nouveau de chanter Lully, car j’ai le sentiment de ne pas avoir assez creusé la question. En Allemagne, on me connaît surtout dans le répertoire romantique, par ce que j’ai fait Cinq-Mars de Gounod, et parce qu’ils ont une esthétique différente. Mais si je ne devais faire que de la musique du XIXsiècle, je serais limité vocalement, car il y a des rôles je ne peux pas envisager. Chaque chanteur doit composer avec sa morphologie, avoir conscience de ce dont il est capable et obtenir la confiance des directeurs de théâtre.

Comment avez-vous vécu ces derniers mois ?
M.V. : Comme une hécatombe de productions ! En mars dernier, j’étais déjà à Toulouse, nous répétions Platée depuis deux semaines, nous avons fait une première journée sur scène, et le lendemain j’ai dû rentrer chez moi, car les représentations étaient annulées. Cela aurait été pour une première scénique (j’ai fait Platée en semi-scénique au Japon, avec l’orchestre sur le plateau, derrière les chanteurs) ; la production toulousaine est reportée à l’année prochaine, avec la même distribution. Mais au fond, ce qui m’a sauvé, c’est cette pluralité de répertoires dont je parlais : pendant tout ce temps où les théâtres étaient fermés, j’ai enregistré du Rameau à Versailles, j’ai fait un concert Offenbach à Mulhouse…
 

Dans Orphée aux enfers en 2012 à l'Opéra de Lausanne © Marc Vannappelghem

Voilà qui nous ramène à l’opérette qui est aussi votre actualité immédiate.
M.V. : Là encore, les gens seront peut-être surpris, mais j’ai abordé l’opérette dès 2006 à Dijon. J’ai déjà chanté Pluton dans trois productions différentes d’Orphée aux enfers, j’ai fait Camille dans La Veuve joyeuse, et il y avait un projet d’Auberge du cheval blanc, qui a été reporté. J’ai grandi avec l’opérette, car mon père adore ça ! Pour La Fille de Madame Angot, qu’enregistre le Palazzetto, c’est un peu comme pour La Carmélite : je devais d’abord faire Pomponnet, mais je reprends finalement Ange Pitou, que devait chanter Yann Beuron.

Et comment s’annonce l’avenir ?
M.V. : En juin, il doit y avoir une production de La Caravane du Caire, à Tours. De Grétry, je garde un très bon souvenir de La Fausse Magie, que j’ai chanté à Metz et Reims, dirigé par Jérôme Corréas, dans une mise en scène Vincent Tavernier. Plus tard, il y aura la reprise de La Flûte enchantée en français, je serai Nadir dans Les Pêcheurs de perles (qui a dû être remplacé à Toulouse par Così fan tutte cet automne), et je chanterai mon premier Nemorino. Et il y aura aussi, en concert ou sur scène, pas mal de… Rameau !

Propos recueillis par Laurent Bury le 11 février 2021

(1) Pour la collection Opéra Français du PBZ (parution septembre 2021)

Site de Mathias Vidal : www.mathiasvidal.com/

Photo © Romain Alcaraz

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