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​Tome 10 de la Critique Musicale de Berlioz - Parachèvement du grand œuvre - Compte-rendu

« Ça enfonce Balzac ! » Ainsi s’exclame Flaubert à propos des écrits de Berlioz, et en particulier de ses lettres. Si sa musique a fait toute sa gloire, justifiée, Berlioz fut aussi, en partie par la force des choses, un écrivain d’une plume aiguisée qui mérite assurément les éloges de Flaubert. Ainsi en témoigne le dixième et dernier volume qui vient de paraître de sa Critique musicale, recueil des critiques de l’auteur publiées dans différents périodiques d’époque.
 
« Fatalité. Je deviens critique. » Cette réflexion dans ses Mémoires illustre bien le paradoxe. Car c’est par le hasard des circonstances, mais aussi par la nécessité de gagner sa vie (que ne lui offraient pas ses compositions musicales et concerts de peu de succès en France – au contraire de l’Allemagne ou de l’Angleterre) que Berlioz est appelé à devenir critique musical dans les journaux à partir de 1823. Et ce jusqu’au 8 octobre 1863, où il cesse définitivement cette activité annexe (six ans avant de disparaître). Soit un total de plus de mille « feuilletons », comme on disait à l’époque pour ce genre d’articles. Mais Berlioz est aussi l’auteur de plusieurs livres, dont la matière est d’ailleurs souvent puisée à ses feuilletons : Les Soirées de l’orchestre, Les Grotesques de la musique, À Travers chants, Traité d’instrumentation et les ultimes Mémoires. S’ajoutent quelque quatre mille lettres. Un corpus considérable de la part de celui que Roland Barthes n’hésitait pas à qualifier comme « le plus grand écrivain romantique français ».
 
De fait, la publication de ce dernier volume de la Critique Musicale couronne une large et vaste entreprise, une entreprise monumentale lancée à partir de 1969 (centenaire de la mort du compositeur) et qui prévoyait l’édition moderne de l’ensemble de son œuvre, partitions et écrits. Les partitions musicales ont été l’objet de la New Berlioz Edition chez l’éditeur allemand Bärenreiter, commencée dès 1967 et terminée en 2006, comportant 26 numéros en grandes partitions (souvent divisées en plusieurs volumes, comme dans le cas de Benvenuto Cellini et des Troyens), dont un nouveau Catalogue (de H 1 à H 143, dû à D. Kern Holoman), sous l’égide essentiellement de musicologues britanniques et anglo-saxons et la direction générale de Hugh Macdonald.
Les écrits littéraires ont également fait l’objet de publications, cette fois sous la responsabilité de chercheurs francophones (venus de France mais aussi du Canada et des États-Unis). Les livres susmentionnés ont ainsi bénéficié de rééditions récentes, de même que l’ensemble de la correspondance (8 volumes chez Flammarion et un volume annexe chez Actes Sud). Quant à la Critique musicale, entreprise de récolement des multiples et différents textes pour les journaux, lancée en 1996 elle s’achève désormais avec la parution de dixième volume, après 25 ans (et être passée de l’éditeur Buchet-Chastel à la Société française de Musicologie). Ce dernier tome (publié avec le soutien du Ministère de la Culture et de l’Association nationale Hector-Berlioz) s’étend de 1860 à 1863. Il est, comme les précédents, dû au patient travail de regroupement et de transcription, ainsi que de mises en place de notes pertinentes et d’index, par les soins méticuleux d’Anne Bongrain et de Marie-Hélène Coudroy-Saghaï, sous la patronage général (pour l’ensemble des dix volumes) d’Yves Gérard et de H. Robert Cohen. Soit un gros livre de 650 pages grand format, réunissant une centaine d’articles dans l’ordre chronologique de leurs parutions.
 
Début de l'article du Journal des Débats du Jeudi 8 octobre 1863 consacré aux Pêcheurs de perles de Bizet © Gallica - BnF
Disponible dans son intégralité sur : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k453563k

 
On y retrouve la plume alerte de Berlioz, ses clairvoyances et ses humeurs, mais aussi son humour toujours présent, à travers un panorama de la vie musicale de l’époque et un plaisir de la lecture jamais pris en défaut. Et aussi une occasion de défendre certains ouvrages que la postérité a désormais consacrés, de Beethoven, Gluck et Mozart, et d’égratigner au passage des mœurs musicales peu respectueuses (du temps où l’on défigurait les opéras de Mozart). Commencé avec les « Concerts de Richard Wagner », le volume finit sur la « Première représentation des Pêcheurs de perles, musique de Bizet ». Tout un programme d’une certaine manière ! Nietzsche qui prendra Bizet pour modèle contre Wagner n’est pas si loin… L’article, célèbre, à propos des concerts Wagner à Paris reconnaît « les puissantes qualités de l’artiste et les fâcheuses tendances de son système » ; et ainsi « la musique de l’avenir » est-elle malmenée, quand « il faut dans un opéra, se borner à noter la déclamation, dût-on employer les intervalles les plus inchantables, le plus saugrenus, les plus laids ». Les Pêcheurs de perles, en revanche, bénéficient d’éloges, une partition qui « fait le plus grand honneur à M. Bizet ».

Le parcours se poursuit entre nombre d’opéras-comiques, dont beaucoup ont disparu du répertoire et pour lesquels il n’est pas toujours tendre, en épinglant au passage Offenbach, mais également avec des grandes pages du répertoire musical qu’il défend bec et ongles face aux malfaçons d’époque ; comme Don Giovanni dont il voit le « chef-d’œuvre égorgé de la plus cruelle façon » ; ou quand les chanteurs s’y autorisent des « petits brimborions » dans La ci darem la mano, ou dans l’air du comte des Noces de Figaro. Beethoven est encensé dans Fidelio ou ses sonates, comme Gluck dans Alceste, mais aussi Verdi ou parfois même Donizetti et Rossini. Ses jeunes protégés, Gounod, Saint-Saëns et Ernest Reyer, sont l’objet de recensions flatteuses. Il loue aussi les concerts qui laissent une place aux « chefs-d’œuvre de Beethoven, de Mozart, de Weber, de Mendelssohn, enfin de la grande musique instrumentale de style ».

Au passage, de plaisantes digressions s’insèrent, comme quand notre auteur-compositeur imagine une Chine sous l’influence de Confucius pour une musique d’une « simplicité et une beauté de style unies à la plus profonde expression » (au prétexte d’une représentation d’un opéra-comique) ; et comme pour son avant-dernier feuilleton où à propos des aérostats (ancêtres de nos avions) il imagine un monde futur : « Et ce jour-là on dira : À bas les douanes et les douaniers, et les chemins de fer, et les paquebots, et les frontières, et les confédérations et les royaumes, et les empires ; il n’y aura qu’un seul pays, la terre ». Pour dire que la diversité est de la partie, qui renouvelle constamment l’intérêt de la lecture, que l’on soit mélomane ou amateur d’élégante et roborative littérature.
 
Pierre-René Serna

Hector Berlioz, Critique musicale, volume 10 (1860-1863). Édition d’Anne Bongrain et de Marie-Hélène Coudroy-Saghaï. Société française de musicologie, Paris, 652 pages, 45 €.
Pour plus de détails sur Berlioz et son œuvre, on pourra aussi se reporter à nos ouvrages Berlioz de B à Z, parcours en détail de la totalité de l’œuvre (éditions Van de Velde), et Café Berlioz, recueil d’informations jusque-là inédites (Bleu Nuit éditeur).
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