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Roland de Lully à l’Opéra Royal de Versailles – Quinault, Feydeau, même combat ? – Compte rendu

Quoi ! vous avez le front de trouver cela… drôle ? En lisant la note d’intention signée de la seule Mathilde Etienne, l’intérêt est éveillé par cette idée d’un Lully différent, d’un opéra fort peu respectueux des sacro-saintes unités, où la déraison du héros en viendrait presque à contaminer la construction même de l’intrigue, qui oublie radicalement Angélique, reine de Cathay, et son amant Médor après le troisième acte, pour ne plus s’intéresser qu’à Roland.

© Julien Hanck
Vers la comédie de boulevard
Pourtant, un certain nombre de choix vraisemblablement liés à cette conception rend problématique le déroulement de cette version de concert. Que les deux personnages féeriques du prologue arborent une tenue et des accessoires reflétant leur statut, c’est très bien. Que l’on utilise les jeunes Pages du CMBV pour exécuter quelques mouvements forcément un peu gauches pendant les danses, c’est déjà beaucoup moins bien, et l’oreille préférerait que l’œil ne soit pas ainsi perturbé. Et pendant les cinq actes, la décision de présenter les personnages masculins comme des benêts ridicules devient franchement plus difficile à avaler.
Que l’on ironise sur les conventions héroïques et galantes de l’époque, c’est une chose, mais de là à tirer l’œuvre vers la comédie de boulevard, de là à faire de Roland et de Médor les précurseurs de Fadinard d’Un chapeau de paille d’Italie ou de Bouzin d’Un fil à la patte, il y avait un pas qui n’aurait peut-être pas dû être franchi. Curieusement, Angélique et sa suivante ne deviennent ni la Môme Crevette ni Nini Galant, mais il y a peut-être à cela une raison sur laquelle on reviendra. Outre les pitreries qui sont dès lors exigées des artistes, cela affecte inévitablement leur chant, où se multiplient – puisqu’il faut bien nous faire entendre que c’est drôle – les intonations nasillardes et les tons pleurnichards. C’est dommage, car les forces en présence promettaient tout autre chose.

Karine Deshayes (Angélique) © Julien Hanck
Cela dit, il fallait peut-être une certaine dose d’humour pour solliciter dans ce répertoire Karine Deshayes, certes couronnée de lauriers bien mérités pour ses prestations dans les œuvres du XIXe siècle, mais dont la diction n’a pas toujours été le point fort, et dont la déclamation n’a pas toujours brillé par son expressivité. Voilà peut-être pourquoi Angélique échappe à un traitement qui aurait pu faire d’elle une cocotte de Feydeau menant deux amants par le bout du nez. Bien sûr, la voix est ample, corsée, le ton est majestueux, mais le texte se perd un peu par moments. Avec ses réserves étonnantes dans le bas de la tessiture, Lila Dufy a le droit d’incarner avec sérieux la suivante Témire, et l’on s’en réjouit. Quant à Alix Le Saux, si les interventions de la fée Logistille au prologue ne la montraient pas à son meilleur, elle prend une éclatante revanche lors de son retour au dernier acte, où elle déploie des graves superbes, soutenue par les très stylés Pages et les Chantres du CMBV.
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Jérôme Boutillier (Roland) © Julien Hanck
Réduit à un niais brutal et fruste
Parmi les messieurs, le ténor américain Morgan Mastrangelo (photo à dr.) a le mérite de s’exprimer dans un français parfait (sans doute sa non-binarité explique-t-elle qu’il ne porte pas un costume sombre comme tous les autres interprètes masculins), tandis que son confrère Juan Sancho, qui ne pèche que par des o et des é trop ouverts, fait de Médor le pleutre qu’on lui demande. Le somptueux timbre de basse de Nicolas Brooymans est ici un peu sous-employé, mais Victor Sicard et Pierre-Emmanuel Roubet n’ont, eux non plus, que fort peu à chanter. Quant à Jérôme Boutillier (photo à g.), on regrette que les moyens de cet artiste, si admirablement employés dans Cadmus et Hermione en janvier dernier, soient ici contraints par un parti pris réduisant Roland à un niais « brutal » et « fruste » (sic).

Emiliano Gonzalez Toro & I Gemelli © Julien Hanck
Sens de la respiration
Sous la direction d’Emiliano Gonzalez Toro, l’ensemble I Gemelli bénéficie des recherches du CMBV en matière d’instrumentarium, avec notamment des hautbois qui produisent un effet indéniable. Soucieux de faire respirer cette musique, peut-être le chef pourrait-il aller plus loin dans la « recherche d’une inégalité subtile à l’intérieur d’une mesure stricte », avec plus de souplesse dans le récitatif comme dans les danses ; souhaitons qu’il ait l’occasion d’aborder d’autres opéras de Lully sans qu’ils soient pour autant soumis au même type de relecture du livret.
Laurent Bury

Lully : Roland (1685) – Versailles, Opéra Royal, 9 mars 2026 // Un enregistrement de Roland, avec la même distribution, sortira courant 2027 sous le label Gemelli Factory
Photo © Julien Hanck
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