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Putting It Together de Stephen Sondheim à l’Opéra de Toulon – Wonderful town – Compte rendu

 
 
Toulon est une ville merveilleuse. Non content d’y présenter les titres du répertoire et parfois des raretés (comme Si j’étais roi d’Adolphe Adam en 2022), son Opéra – actuellement en rénovation – s’est depuis quelques années fait une spécialité des créations françaises en matière de comédie musicale, rattrapant ainsi des décennies d’indifférence de notre pays dans ce domaine. Ces dernières saisons, South Pacific (1949) de Rodgers et Hammerstein, Wonderful Town (1953) de Leonard Bernstein ou Follies (1971) de Stephen Sondheim ont ainsi connu à Toulon leur première dans notre pays.
 

© Aurélien Kirchner

Un musical pas comme les autres
 
Et comme ce dernier fut formidablement prolifique, la France n’en finit pas de (re)découvrir les titres qui ont marqué la longue carrière de parolier et de compositeur de feu monsieur Sondheim, décédé il y a tout juste cinq ans.
Putting It Together, l’œuvre choisie cette fois, n’est pas un musical comme les autres : quelques siècles plus tôt, on aurait pu parler de pasticcio, comme l’ont pratique Vivaldi ou Rossini, en puisant dans leurs propres partitions antérieures pour en concevoir une nouvelle. Aucun dialogue, à peine quelques intertitres proclamés pas un personnage qui s’appelait initialement « l’Observateur » ; pratiquement pas d’intrigue, mais la mise bout à bout d’airs extraits d’une dizaine de comédies musicales conçues sur un quart de siècle, entre 1962 et 1987. A la création, en 1992-93, le spectacle évoquait un peu Qui a peur de Virginia Woolf, avec un couple mûr qui se déchire sous les yeux horrifiés d’un couple plus jeune. Comme l’opera seria, la comédie musicale aborde tous les affects humains, et il est donc possible d’imaginer un parcours sentimental en piochant ici et là. C’est seulement en 1999 que Putting It Together a pris sa forme définitive, l’enchaînement des morceaux s’étant consolidé une fois pour toutes.

 

© Aurélien Kirchner

 
Elégance et fluidité
 
Pour mettre en scène ce musical pas comme les autres, Olivier Bénézech a choisi de rendre hommage au genre lui-même, en imaginant que les cinq personnages participaient à une production de Sweeney Todd du même Sondheim (dont on entend d’ailleurs un air au cours de la soirée). Dans le décor faussement simple mais réellement élégant de Bruno de Lavenère, tout s’enchaîne avec fluidité, entre scène et coulisses – et même dans les toilettes ! Sous la direction de Thierry Boulanger, l’Orchestre de l’opéra de Toulon interprète avec une belle énergie ces morceaux qui rendent souvent hommage à l’âge d’or de la comédie musicale, tout en empruntant à différents univers sonores.

 

© Aurélien Kirchner

Une équipe à toute épreuve
 
La distribution est elle aussi parfaitement réussie, réunissant des habitués du genre – et de l’Opéra de Toulon. La Canadienne Jasmine Roy, déjà applaudie dans Wonderful Town en 2018 et dans South Pacific en 2023, revient pour assumer un rôle initialement créé par Diana Rigg en Angleterre et Julie Andrews aux Etats-Unis ! Lourde succession, et défi qu’elle relève haut la main, on pouvait s’en douter (c’est à elle qu’échoit l’air tiré de Company, « Not Getting Married Today », extraordinaire exemple de chant syllabique).
 
Face à elle, Kelly Mathieson, qui était sa sœur dans Wonderful Town, révèle une solide formation lyrique et éclate dans « More », hommage à Gershwin composé pour le film Dick Tracy, qui mélange « I’ve Got Rhythm » et « I Got Plenty of Nothing ». Olivier Breitman manifeste une aisance confondante dans le rôle de l’homme « expérimenté », prédateur ridiculisé dans « Hello Little Girl » tiré d’Into the Woods. Danseur virevoltant, voix légère mais charmeuse, Dov Milstein conserve et nous fait conserver le sourire aux lèvres toute la soirée (sauf lorsque Sweeney Todd lui tranche la gorge). Quant à Sinan Bertrand, affublé d’une incroyable tignasse et de tenues à peine moins invraisemblables – le costumier Sami Bedioui s’est lâché sur ce personnage – il complète avec brio une équipe à toute épreuve.

Laurent Bury
 

 
Stephen Sondheim, Putting It Together – Toulon, Théâtre Liberté, 28 avril 2026
 
Photo © Aurélien Kirchner
 

 

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