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​Concert de fin de Masterclass de l’Académie Jaroussky (Promotion Schubert 2025-2026) – Là où l’avenir se joue – Compte rendu

 
Depuis sa création en 2017, l’Académie Jaroussky a trouvé sa place, offrant à de jeunes musiciens – chanteurs, violonistes, violoncellistes ou pianistes – un « sas » particulièrement formateur à l’orée de leur carrière. Ils bénéficient en effet là des précieux conseils d’aînés, formidables pédagogues certes (Philippe Jaroussky, Anne Gastinel, Nemanja Radulovic et Cédric Tiberghien actuellement) mais aussi interprètes très actifs, confrontés aux réalités les plus concrètes du métier. Des conseils irremplaçables en matière de construction du répertoire, mais aussi de gestion du temps et de l’énergie ... Les cas de figure varient selon les élèves ; certains viennent de sortir du Conservatoire ou y terminent leur cursus, d’autres sont déjà plus engagés dans leur parcours professionnel. Chacune des sessions de masterclasses qui ponctuent la saison est suivie d’un concert, Moment toujours instructif, surtout quand on dispose de points de comparaison avec les précédentes apparitions des membres de la promotion en cours.
Celle de 2025-2026 porte le nom de Schubert et se situe à un niveau objectivement exceptionnel tant du point de vue des niveaux individuels que de l’entente entre les participants. Pages instrumentales et vocales s’enchaînaient avec beaucoup de fluidité au cours du généreux programme donné le 17 avril à la Seine Musicale, comme toujours suivi par un public très nombreux : une occasion d’apprécier les jeunes interprètes et de découvrir qu’ils sont parfois aussi ... compositeurs !

 
Dialogues chambristes
 
Commençons par le domaine instrumental, puisque c’est par lui que s’ouvrait le concert avec la Danse slave op. 46 n° 8 de Dvorak, enlevée avec énergie et saveur par un duo formé de deux pianistes dont les noms commencent à circuler, ce pour d’excellentes raisons : Constant Despres et Martin Jaspard. Deux pianistes aussi talentueux en solo qu’en musique de chambre. Martin Jaspard le démontre ensuite, en parfait accord avec Gabriel Rostagni dans le premier mouvement de la 1ère Sonate pour violon op. 105 de Schumann : feu et intériorité du sentiment s’allient sous un archet d’une élégance racée. Celui du violoncelliste Jean-Baptiste de Maria, ne fait pas moins merveille dans les nos 1 et 3 des Pièces pour violoncelle de Lili Boulanger, d’un geste libre dans la première, avec la tension intérieure et l’urgence requises dans la troisième, bien aidé par le sens rythmique de Constant Despres.

 

Fine équipe pour le Requiem de Popper : Anne Gastinel, Célia Garetti-Nicole, Mathilde Reuzé, Thomas Prechal, Michelle Tang, Jean-Baptiste de Maria © Eric Catherine

Le piano se tait parfois. L’Etude Caprice (pour deux violons) op. 18 n° 1 d’Henryk Wieniawski met en dialogue les archets de Celio Torina et Victoria Guilbaud (que l’on compte déjà dans les rangs de l’Orchestre national de Lille). Ils ont compris que la clef de la pièce tient dans le mot caprice : quel chic et quelle musicalité ! Réunion à six ensuite, six violoncelles dont celui d’Anne Gastinel, qui s’associe à ceux de Célia Garetti-Nicole, Mathilde Reuzé, Michelle Tang, Jean-Baptiste de Maria et Thomas Prechal pour le Requiem de David Popper dont le lyrisme automnal s’épanouit de la plus prégnante et complice manière. Complicité dont la manifestation en concert instruit quand à la nature de la fructueuse relation qui s'établit entre les jeunes musiciens et leurs aînés à l'Académie Jaroussky

 

Michelle Tang & Adrian Herpe © Eric Catherine

 
Saisir le caractère
 
Pièce fameuse du répertoire de violon, La Fontaine d’Aréthuse de Szymanowski revient à Julieanne Forrest, accompagnée par Adrian Herpe. Pour un résultat remarquable d’intensité, de pureté et de force évocatrice – sans aucun narcissisme sonore. On aurait volontiers poursuivi avec les deux autres pièces des Mythes !
La plongée dans un mouvement isolé d’une partition n’est pas le plus simple des exercices. On se sent d’autant plus admiratif de la façon dont Célia Garetti-Nicole et Kim Bernard s’emparent de l’Allegretto quasi minuetto médian de la 1ère Sonate pour violoncelle de Brahms et parviennent ex abrupto à en saisir le caractère et le charme. Morceau isolé en revanche que Solitude de Rita Strohl, confié à Michelle Tang et Adrian Herpe. Mais que d’art faut-il aussi pour arriver à ce résultat, ce lyrisme d’une intense et pudique noblesse : une perle de poésie. Et quelle compositrice ! se dit-on, comme à chaque fois que l’on entend une page de Strohl ...
C’est tout à la fin du concert que se situe l’Allegro con brio initial du Trio op. 8 de Brahms partagé par Victoria Guilbaud, Mathilde Reuzé et Kim Bernard (photo). La musique d’un compositeur 20 ans que les trois artistes ressentent avec l’énergie et l’esprit requis. De quoi donner envie de venir les écouter en juin à la Seine Musicale, on y reviendra plus loin ...
 
Deux solos remarqués
 
Deux interventions solistes figurent dans le programme. Celle d’Adrian Herpe d’abord, avec les nos III et IV du cycle Dans les brumes de Janáček. Un choix audacieux et pleinement assumé, qui révèle l'aptitude de l’artiste à pénétrer l’univers secret du compositeur tchèque, à chanter, à parler aussi avec le clavier. On ne peut en tout cas que l’encourager à explorer plus avant la production d'un musicien dont il comprend l'esthétique, anti-spectaculaire mais si poétique. De même avec Constant Despres, qui se confronte pour sa part au redoutable Albaicín d’Albéniz. Supérieurement dominée techniquement et d'une vitalité rythmique exemplaire, son interprétation foisonne de couleurs et d’images. Il saisit pleinement le génie singulier et profus d’un compositeur dont Debussy, admiratif, disait qu’il « jette la musique par les fenêtres. » Iberia tout entière attend Despres ; quelle chance ...

 

Paul-Louis Barlet et Martin Jaspard © Patrick Philippo 

 
Bonheurs vocaux
 
Côté vocal, le concert de fin de Masterclass s’avère tout aussi passionnant. Bien des chanteurs passés par l’Académie Jaroussky font de superbes carrières à présent, tel Léo Vermot-Desroches distribué dans Lucie de Lammermoor à la salle Favart. L’Académie de l’Opéra-Comique compte d’ailleurs Paul-Louis Barlet parmi ses pensionnaires cette saison. Le baryton est aussi à l’Académie Jaroussky et son «  Rivolgete a lui lo sguardo » (ext. de Così fan tutte) révèle d’emblée une présence naturelle, une beauté de la voix, un style et une musicalité dont on vous entendrez reparler.
Martin Jaspard est à l’œuvre au piano et offre un peu plus loin une accompagnement tout aussi vivant au contre-ténor Vincent Candalot et à la soprano Lisa Chaïb-Auriol dans le duo « Io t’abbracio » (Haendel, Rodelinda). Leur accord fusionnel se vérifiera à nouveau, accompagné cette fois par Adrian Herpe, dans le célèbre « Mon cœur s’ouvre à ta voix » du Samson et Dalila de Saint-Saëns. Une interprétation, avec inversion des genres si l'on peut dire, qui met en valeur de façon inattendue la voix et le sens dramatique du contre-ténor en Dalila. Quant au « Sul fil d’un soffio etesio » de Nanetta (Falstaff), il souligne la fine musicalité et la pureté de timbre de la soprano franco-écossaise Clara Orif, dans une belle entente avec Kim Bernard.

 

Clara Orif et Kim Bernard © Eric Catherine
 
Compositeurs aussi 
 
Entente que l’on a pu vérifier auparavant dans une mélodie signée Kim Bernard (pour la musique et le poème !) : « Douce et belle d'hiver », pièce pleine de charme inscrite dans une lignée qui conjugue la tradition française et des influences russes (le romantisme de certains accents fait songer à Rachmaninoff). Amoureux de la poésie de René Char, Martin Jaspard a pour sa part puisé le texte d’ «Afin qu’il n’y soit rien changé » dans Fureur et Mystère. Un exercice un peu nouveau pour cet artiste d’à peine plus de 20 ans, mais très concluant à en juger par le sens poétique avec lequel sa partition épouse les mots, rythme et sens, merveilleusement servie par Lisa Chaïb-Auriol, avec l’auteur au clavier. Dernier exemple de composition signée d’un membre de la Promotion Schubert, Inner Scream pour violoncelle solo de Thomas Prechal :  un voyage intérieur, tantôt lyrique, tantôt conflictuel, toujours mystérieux et interrogateur, sous l’archet de son concepteur. Prenant.
Belle preuve en tout cas de l’attention prêtée à la personnalité des jeunes musiciens à l’Académie Jaroussky que la liberté qui leur est laissée de se présenter dans une composition de leur cru s’ils en manifestent l’envie.
 
Une dernière occasion de découvrir la Promotion Schubert vous attend, le 19 juin prochain à la Seine Musicale, lors du rituel Grand Concert de fin d’année, partagé avec l’Orchestre de la Garde Républicaine (dir. Bastien Stil) : ne la manquez surtout pas. Soirée à ultra haute concentration en talents d'avenir assurée ! 
 
Alain Cochard
 

P.S. Détail non dénué d’intérêt : la passerelle permettant de rejoindre directement la Seine Musicale en partant de Pont de Sèvre est de nouveau en service ! ,-)
 

Boulogne Billancourt, La Seine Musicale, 17 avril 2026 //

Le Grand Concert, 19 juin 2026 : www.laseinemusicale.com/spectacles-concerts/le-grand-concert-academie-jaroussky/
 

Photo © Patrick Philippo

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