Journal
Le Nain de Zemlinsky à l’Opéra de Lausanne [jusqu'au 3 mai] – Gloire au vaincu – Compte-rendu

Parmi une profusion de fleurs – dahlias, renoncules et chrysanthèmes – s’avance un petit homme à lunettes, une partition à la main. Le spectacle n’a pas encore débuté, et le compositeur vient nous présenter son opéra en un acte, empli d’une intime violence.
Un carnaval grotesque et tragique
La postérité, pas plus que les femmes, n’a guère été tendre envers Alexander von Zemlinsky (1871-1942), compositeur coincé entre Mahler et Berg dans la Vienne de la Sécession. Et pourtant, son inspiration peut en remontrer à l’auteur du Chant de la terre comme à celui des Altenberg Lieder – preuve en est sa Symphonie lyrique, ou ce Nain (1922) carnaval grotesque et tragique, inspiré de la nouvelle d’Oscar Wilde, L’Anniversaire de l’infante, auteur expert en férocité des âmes.
Un peu comme le bouffon Triboulet – le personnage du Rigoletto de Verdi – toute la tendresse du créateur va à ce perdant magnifique qui ignore sa laideur, et que l’on destine à l’anniversaire d’une capricieuse Ménine. En une heure vingt, elle lui brisera le cœur et jettera au rebut ce jouet qu’on lui a offert parmi bijoux, chevaux et colifichets de luxe. Le rôle, aussi tête à claques qu’une influenceuse planquée à Dubaï, prend la voix de Tamara Bounazou : un acier tranchant, puissant, qui respire l’autorité mais jamais la bienveillance. Tout le contraire de sa duègne Ghita, l’envoûtante Linsey Coppens: port altier, timbre généreux, à qui la Teinturière dans La Femme sans ombre siérait comme un gant.

© Carole Parodi - Opéra de Lausanne
Souligner la dimension autobiographique
L’habile mise en scène de Jean Liermier situe l’action dans un jardin d’hiver très fin de siècle, où se laisse deviner tout ce qu’il peut y avoir d’autobiographique dans la partition de Zemlinsky, lui-même fort éprouvé, dans sa vie intime, par la carnassière Alma Schindler, future Madame Mahler. Les costumes de Rudy Sabounghi ont le bon goût de ne pas trop faire Belle Époque. Dans une débauche de couleurs, le plateau — entièrement féminin à l’exception du Nain et du Majordome (impérieux Christian Himmler) — renvoie subtilement à une esthétique pop des années 60. C’est Françoise Sagan rencontrant Sissi impératrice. On ne peut que toutes les citer, les camérières Andrea Cueva Monar, Céline Soudain, Anouk Molendijk. Isssues du chœur féminin mis en place par Pascal Mayer, on distingue également Naïma Wanshe et Solène Nancy.

© Carole Parodi - Opéra de Lausanne
Entre truculence et lyrisme
Cet exercice d’équilibriste entre époques diverses, allié à un jeu d’acteur raffiné, souligne la cruauté de ce qui se joue. Adrian Dwyer transfigure ce personnage de vaincu, porté à l’orchestre par l’humanité du violoncelle et du cor anglais. A la tête de l’Orchestre de chambre de Lausanne, la Coréenne Sora Elisabeth Lee, déjà remarquée à Aix-en-Provence et à l’Opéra Comique, sait parfaitement doser la truculence et le lyrisme d’une partition rutilante.
Seule frustration: que cette courte pièce en un acte n’ait pas été accompagnée d’un second opéra bref — de Zemlinsky ou de Rachmaninov — pour former diptyque.
Vincent Borel

Zemlinsky : Le Nain – Lausanne Opéra, 28 avril ; prochaines représentations le 30 avril & le 3 mai // www.opera-lausanne.ch/
© Carole Parodi - Opéra de Lausanne
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