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Outwitting the devil d’Akram Khan – Le crépuscule des diables – Compte-rendu

On aime Akram Khan, c’est un fait, et plus qu’un effet de mode. Dans le panorama tellement embrouillé de la danse contemporaine mondiale, il a su apporter une touche très personnelle, mêlant sa propre culture de danseur de kathak aux recherches plus existentielles mais souvent absconses des créateurs abstraits, lesquels, souvent faute de moyens, ne proposent que des danseurs de second ordre. Sa gestique, volontiers violente et brutale, introduit la sensualité de corps aussi souples que des cyprès, aussi tordus que des oliviers, aussi ondulants que des roseaux, dans des quêtes, des mélanges savoureux, toujours surprenants, et parfois inquiétants : comme si le flamenco, petit frère du kathak, avait épousé Carolyn Carlson. Avec un charisme considérable qui lui a ouvert les portes des plus grands auditoires, permis les plus flatteuses collaborations, pas toujours réussies d’ailleurs, de Binoche à Guillem, de Kapoor à Cherkaoui - l’autre roseau de la danse, mais tellement plus fade, lui.

Cet Outwitting the devil, donc, a séduit le dernier festival d’Avignon, lequel a tout vu, et a pu y trouver la séduction de la chair alors qu’il ne reçoit souvent que des claques. Et pour cette pièce de quatre-vingt minutes, qui pourrait avantageusement en durer vingt de moins, Akram Khan est allé chercher, loin, très loin, passant du Mahâbhârata de ses jeunes années à la Geste de Gilgamesh, épopée majeure de la mythologie de l’antique Sumer. Violent et furieux – en fait une véritable brute dans la vraie histoire – le héros n’y défie pas moins la Mort et les Enfers pour leur arracher son ami Enkiddu. Etait- il vraiment besoin d’autant de culture, pour n’en recueillir qu’une fable écolo vaguement développée quant à ses épisodes narratifs, que le chorégraphe revendique pourtant.

© Jean-Louis Fernandez

Ici, le personnage principal, incarné par le bouleversant Dominique Petit, 68 ans, revient sur son passé et sur les crimes qu’il a commis envers l’humanité. Des mots sont balbutiés pour donner des pistes, forêt, feu, animaux, et aiguiller la construction du récit, ce qui prouve la faiblesse de la mise en place des tableaux, et il ne reste qu’à se laisser faire, subir ou recevoir comme un grand trouble cette succession d’image où l’immobilisme d’une action suspendue se brise en une vertigineuse torsade de mouvements, dans une gestique splendide dont Khan a le secret.
D’autant qu’il est servi par de fabuleux interprètes, pour la plupart orientaux, notamment la magnifique danseuse de baratanatyam, Mythili Prakash, et dont l’intensité dramatique, même si l’on ne comprend pas ce qui les anime, est vraiment envoûtante. Le tout sur la scansion démesurément bruyante du support sonore, signé du très mode Vincenzo Lamagna : il y fait alterner battements et stridences tout en se laissant porter parfois par des harmonies plus raffinées – le début n’est pas sans évoquer quelques mesures du Prélude de Tristan et Isolde, totalement décomposées, car le compositeur sait faire son marché. Et dans des lumières d’Aideen Malone qui découpent finement les gestes violents ou sinueux, aux abords de la transe, de ces corps démultipliés, dans une atmosphère sombre et lourde.

Prenant, certes, beau à coup sûr, exagérément sonore, trop ambitieux, ce voyage d’hiver d’un vieil homme n’a pas besoin de se chercher des racines aussi compliquées que les mythologies antiques, s’il les exploite aussi sommairement sur le plan du récit. Un peu plus de simplicité ne nuirait pas à sa compréhension, et à sa portée. Un cauchemar qui fait presque dormir, bizarre non ?

Jacqueline Thuilleux

13e Art, présenté par le Théâtre de la Ville, 11 septembre ; prochaines représentations les 12, 13, 14, 16, 17, 18, 19 & 20 septembre 2019 /  www.theatredelaville-paris.com  

Photo © Jean-Louis Fernandez

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