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Marie-Claire Alain (1926-2013) - Une vie pour l’orgue

Issue d'une famille de « musiciens d'Île-de-France », Marie-Claire Alain, née le 10 août 1926 à Saint-Germain-en-Laye, est décédée au Pecq le 26 février, non loin de son orgue de Saint-Germain où, dès l'enfance, elle suppléa son père, Albert Alain (1880-1971), avant de prendre sa suite. Cadette d'une fratrie constituée de Jehan, Marie-Odile et Olivier, tous musiciens, Marie-Claire Alain, bien que fille d'organiste (compositeur et facteur d'orgue amateur de talent), se destinait au piano : « l'orgue n'était pas un instrument de femme », jugeait-on à l'époque. « J'ai eu la chance », me confiait-elle en octobre 1994 lors d'une interview à propos de sa troisième intégrale Bach (Diapason, n°408), « de prendre des leçons particulières avec Yves Nat, qui m'a énormément marquée ; j'ai appris à exploser, à m'exprimer en jouant. Il avait une technique de doigtés très d'avant-garde, utilisant peu les pouces, proche des doigtés anciens. Cela m'a beaucoup servi par la suite ! C'était un intuitif, je me sentais en confiance. » La musicienne qu'allait devenir Marie-Claire Alain est déjà tout entière préfigurée dans cet acte manqué. Car, ayant passé son bac peu avant l'épreuve, elle échoua : « Vous voulez dire que Marie-Claire Alain est devenue l'organiste que l'on sait pour avoir manqué le concours d'entrée dans la classe d'Yves Nat ??? » – « … ??!! » – et de s'orienter vers l'orgue.

Autant dire vers un tout autre univers, musicalement et humainement, bien que d'une richesse inouïe et souvent méconnue. Officiellement élève de Marcel Dupré qui lui inculqua, au Conservatoire de la rue de Madrid, un sens de la discipline dont les Alain n'étaient guère coutumiers (« on dévorait, c'était la technique Alain – une éducation musicale très curieuse… ») et dont elle lui fut d'une certaine manière reconnaissante, Marie-Claire Alain, outre son père (disciple de Vierne), devait enrichir sa perception musicale auprès d'autres personnalités, musicalement plus libres – André Marchal et Gaston Litaize, pour ne citer que des organistes. Tout alla ensuite très vite, à l'issue d'études brillantes couronnées de nombreux premiers prix : la carrière de virtuose comme celle de pédagogue, sans oublier le disque, dès les années 1950.

Il faudrait presque pouvoir observer le phénomène Marie-Claire Alain de l'étranger pour saisir l'importance de la musicienne sur la scène internationale : The First Lady of the Organ, ainsi que la nomment les Américains, une énième forme d'exception française ayant voulu qu'elle soit longtemps et âprement critiquée dans son propre pays. Si la concertiste, érudite en matière de musique et de facture instrumentale anciennes, entre autres, a parcouru la planète en tous sens comme peu de musiciens, ses résidences successives, toujours en Île-de-France, devinrent un véritable aimant pédagogique : on venait du monde entier étudier, en privé, auprès d'elle. Une recommandation signée de sa main valait tous les diplômes. Ce n'est que plus tard qu'elle enseigna dans un Conservatoire : à Rueil-Malmaison puis à celui de la rue de Madrid devenu CNR, tout en continuant de donner des classes de maître dans le monde entier – notamment sur la musique de son frère Jehan Alain (1911-1940), l'une des grandes missions que la musicienne s'était données.

Le parcours de Marie-Claire Alain organiste prit son envol durant l'âge d'or du disque : d'une ampleur et d'une diversité sans équivalent, sa carrière discographique fut, en une parfaite synergie, strictement parallèle à celle de la concertiste – la conjonction idéale à un moment historique donné. Le tout reposant sur une exigence, pas si fréquente chez les grands interprètes, consistant à remettre inlassablement et de fond en comble l'ouvrage sur le métier. Aucune place pour les certitudes immuables : la musique tel un art mouvant, en constante mutation, y compris le répertoire ancien, quitte à changer radicalement d'avis, sans pour autant se renier : l'intelligence du mouvement, de l'indispensable évolution de l'être dans son temps. Ainsi de ses Bach (ou de ses multiples et admirables Grigny et Couperin) : de ses premières gravures à Saint-Merry (Paris) dans les années 1950 pour les Discophiles Français, riches d'intuitions musicales aussi fascinantes, personnelles et d'avant-garde que les doigtés de Nat !, jusqu'à ses trois intégrales Erato (1958-1968, 1978-1980, 1985-1993), l'évolution fut constante et chaque étape essentielle, sans retours possibles pour la musicienne, le cérébral finissant par s'incliner devant le ressenti, cependant que pour l'auditeur toutes sont non seulement essentielles mais simultanément recevables, complémentaires : au mélomane le fruit global, dans sa riche et longue perspective, de ce cheminement nourri d'érudition et d'intuition.

Jamais je n'oublierai le choc ressenti à l'écoute du volume initial, commenté au printemps 1986, de sa dernière intégrale Bach : l'instrument ancien l'avait inspirée au-delà de l'imaginable dans les fameux trois Chorals de Leipzig sur Allein Gott : tout simplement le plus beau toucher du monde, comme surgi de nulle part, ou venu du ciel, mais en devenir depuis toujours, pour un art de la déclamation musicale prenant appui tant sur la rhétorique baroque que sur une poésie d'une insigne élévation.

En Marie-Claire Alain, immense personnalité qui aimait la vie, la musicienne impressionnait tout en sachant mettre en confiance. À qui la comprenait musicalement et prenait la peine d'écouter pleinement, elle inspirait une admiration infinie, cela va de soi, mais aussi de l'affection et un indispensable respect. Sa disparition ne saurait nous priver d'une musicienne à l'éternelle jeunesse entrée en pleine gloire dans la légende – si Erato (Warner), en dépit des turbulences que connaissent les maisons de disques bradées et revendues, veut bien veiller à ce que reste à portée d'oreille et d'esprit un legs musical sans équivalent.

Michel Roubinet

Les obsèques de Marie-Claire Alain auront lieu le vendredi 1er mars à 10 heures en l'église de Saint-Germain-en-Laye. « Pas de fleurs mais des dons à la recherche médicale : Fondation de France (www.fondationdefrance.org), Fondation pour la recherche médicale (www.frm.org) ».

Pour mieux connaître la personnalité et l'art de Marie-Claire Alain :
• Marie-Claire Alain, revue L'Orgue – Cahiers et Mémoires n°56, 1996 (distribution Symétrie).
• Une famille de musiciens au XXe siècle – La famille Alain, Aurélie Decourt, Hermann Musique, 2011.

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Photo : Pascal Copeaux
 

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