Journal

Lucie de Lammermoor à l’Opéra-Comique [jusqu'au 10 mai] – Bruits et fureur – Compte rendu

 
 

Surprenant Donizetti, avec sa frénésie, ses couleurs fortes, et plus surprenante encore, la production de cette Lucie de Lammermoor donnée dans sa révision française, due à l’auteur (avec le concours des librettistes Alphonse Royer et Gustave Vaëz) : événement exceptionnel, plus qu’intéressant, mais qui a été accueilli diversement. En l’écoutant, en la regardant sous l’éclairage provocateur du metteur en scène Evgeny Titov, et la direction plus qu’enflammée de Speranza Cappucci, on se pose des questions. Par exemple : que reste-t-il de l’idée du romantisme dans ce Donizetti envoyé à la hache, écho d’un temps sans doute bien plus varié que ce que nous en imaginons. Où sont les visions surnaturelles de Heine, les envolées lancinantes de Bellini, les rêveries de Berlioz, lequel d’ailleurs apprécia beaucoup cette version française créée au théâtre de la Renaissance quatre ans après la première italienne au San Carlo de Naples de 1835 : elle fut alors qualifiée de « poésie gracieuse et fraîcheur », dans la Revue Musicale d’août 1839.
 
Un autre romantisme

 
Certes ce romantisme qui marque un retour à l’épique le plus dur, fascina chez Walter Scott, dont la richesse fourmillant d’inspirations multiples fut si éloignée de notre monde marqué par Goethe. Une intrigue sauvage, d’où disparaissent les idéaux, même sombres, la spiritualité, l’envie d’ailleurs qu’on croit ressentir dans l’art de l’époque, pour échapper aux lourdeurs terrestres, marque seule cette démonstration de pouvoir aveugle dont émerge une innocente aux mains souillées de sang.
 
 

© Herwig Prammer

Brutalité
 
Tout n’est qu’âpreté, bestialité, vénalité dans ce conflit dont est victime la femme, pauvre marchandise, tout autant que son malheureux héros, lequel se suicide en pardonnant, heureusement. Difficile bouffée d’oxygène finale, on en conviendra. L’époque aimait les drames horribles, assurément, et pas seulement les sylphides, et Donizetti a épousé ce goût avec une force inventive qui donne un choc. Il n’y a pas là de sacrifice, comme dans Norma ou plus tard la Dame aux camélias vue par le post romantique Dumas fils, de rédemption comme dans le ballet Giselle, thèmes porteurs de sublimation, mais plutôt une enfoncée dans la lourde glaise de l’humain le plus inhumain, et que la mise en scène malaxe à plaisir.
 
Un cadre lourd
 
Quelle vision en donne ce spectacle si attendu, entreprise passionnante tant elle rompt avec les habitudes d’écoute de la Lucia d’origine ? Au premier degré, les costumes de Emma Ryott  sont ternes, et parfois mêmes un peu fâcheux, lorsqu’une cohorte de fausses Marilyn peroxydées façon années 60 vient étoffer le chœur. Les héros masculins ? Ils sont souvent en cirés noir : normal, il pleut beaucoup en Ecosse… On a droit à un Henri Ashton torse nu s’entraînant sur une machine, pour montrer sa force virile (heureusement Etienne Dupuis peut se le permettre !). Et d’entrée de jeu, sur fond de décor pivotant signé de Lizzie Clachan, une meute de chasseurs, pires que des chiens enragés, s’acharnant sur une femme-biche blanche et nue, avant de se répandre entre des murs décorés de papier peint à motifs jaunes, un peu dans le style Biedermeier, mais qui, surtout, malgré la hauteur imposante des piliers, font plus penser à un vieux restaurant façon, Buffet de la Gare et Veuve Martin réunis qu’à un effrayant château écossais. Les nombreux massacres de cervidés accrochés sur les parois donnent tout de même la tonalité.

  

© Herwig Prammer

Une gestique sans grande invention
 
L’héroïne, elle, est nappée de blanc, marque d’innocence et d’avancée vers un mariage qui ne se fera pas. Sa gestique voulue par Evgeny Titov, en contraste avec les soudards qui l’entourent, reste discrète, dans son errance permanente ou son délire, ce qui est aussi la marque de Sabine Devielhe, toujours à la fois sobre et intense, même dans les moments extrêmes. Mais l’ensemble de la gestuelle des personnages reste finalement assez conventionnel dans sa brutalité caractérisée, sans vraie invention psychologique, Un étouffoir qui, bien dans le temps, le nôtre cette fois-ci, veut vilipender le sort épouvantable des femmes livrés à leurs maîtres, propos de l’histoire certes. Pourtant, ici, l’horreur crée la froideur.
 
Du bel canto au beau chant
 
Mais, bien évidemment, l’enjeu essentiel était la coloration spécifique de cette version française pour laquelle l’époque romantique se passionna  – et dont il existe un superbe enregistrement (Erato) dirigé par Evelino Pidò avec Dessay, Alagna et Tézier, excusez du peu. Il est dit que l’ensemble devait y gagner, en simplicité, en compréhension pour les rapports des personnages, en coupures bienvenues, sans parler des échos familiers du chanter français, moins adapté au bel canto en vogue à l’époque, mais porteur d’une expressivité plus théâtrale, et astucieusement remanié.  Malheureusement, même si l’ensemble du plateau est d’une belle homogénéité, avec certaines voix absolument superbes, le détail du texte n’est pas toujours perceptible et à l’exception de Sabine Devielhe, qui n’a d’ailleurs pas besoin de se faire beaucoup comprendre tant l’essentiel est dans ses vocalises, et de Léo Vermot-Desroches, parfait, on peut se féliciter d’avoir les surtitres. Parfois, le discours chantant se faisait presque parlant, et donc plus intelligible, et la voix magnifique d’Etienne Dupuis a pu déployer son intensité notamment au début de l’Acte III, et imposer son ampleur et sa présence charismatique.
 
On se doit donc surtout de saluer la qualité du chant, porté par des talents prestigieux, quand il s’agit de Sabine Devielhe (photo), reconnus, en ce qui concerne Etienne Dupuis, et en devenir évident, avec Léo Vermot-Desroches, Edgar au timbre clair et lumineux, vigoureusement applaudi. Sans parler des solides Yoann Le Lan en Gilbert, mauvais comme une gale, de Sahy Ratia en Arthur, et surtout, pour Raymond, l’immense basse d’Edwin Crossley-Mercer, qui a  pu dominer l’orchestre, et avec quelle élégance, mais pour trop peu de temps hélas, car son rôle est réduit dans cette version. Ce qui nous a valu un somptueux sextuor à l’Acte II.

 

© Herwig Prammer 

 
Merveilleuse Lucie
 
Et pour en revenir à l’héroïne, la salle a fait une ovation à l’exceptionnelle Sabine, émergeant comme un lys au milieu de ce marécage, lançant ses fameuses vocalises, ses trilles scintillant comme des étincelles, plus cristalline que dramatique, planant de sa voix fine et diaprée et finissant sur un cri déchirant, venu des entrailles. Sa composition, assez éloignée de celle des tragédiennes habituelles, fera date par son absence de pathos et sa pureté. Quant à l’orchestre Insula Orchestra, mené à un train d’enfer par Speranza Scappucci, avec une précision mathématique et des instants de baisse bienvenue pour accompagner Lucie dans ses égarements, il a quelque peu passé la barre des décibels, dans une salle écrin, certes, mais peu faite pour supporter des déchaînements dignes des Arènes de Vérone. Si la furia vengeresse de la cheffe conférait une dynamique féroce à l’ensemble, peut-être n’a-t-elle pas pris suffisamment le pouls de cette acoustique, avec en outre des tempi qui parfois ont failli déstabiliser les chanteurs, notamment Etienne Dupuis.
  
L’œuvre est violente, certes, mais à la création qui émut tant, le déroulement du drame, tout en gardant sa cruauté, devait baigner peut-être dans un climat brumeux, au tragique plus frémissant, avec davantage de tendresse pour l’héroïne et plus de hauteur arrogante que de vulgarité pour ses tourmenteurs : Théophile Gautier n’aurait pas écrit en 1839 son joli commentaire (1) s’il avait été confronté à une telle force agressive, laquelle, sans doute, convient mieux aux goûts actuels. Mais cette fois, le public, enthousiasmé par les chanteurs et les acclamant avec force, a aussi fait savoir au metteur en scène et son équipe qu’il ne partageait pas leur point de vue, au salut final…
On ajoutera à ces quelques remarques des félicitations pour le livret-programme, délicieusement illustré, et fruit d’un important travail de documentation. A garder précieusement.
 
Jacqueline Thuilleux
 

 
(1) www.concertclassic.com/article/les-archives-du-siecle-romantique-102-le-triomphe-de-lucie-de-lammermoor-au-theatre-de-la
 
 
Donizetti : Lucie de Lammermoor (version française de 1839) – Paris, Opéra-Comique, 30 avril ;  prochaines représentations les 4, 6, 8 & 10 mai 2026 // www.opera-comique.com/fr/spectacles/lucie-de-lammermoor
 
Photo © Herwig Prammer

Partager par emailImprimer

Derniers articles