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Les Archives du siècle romantique (50) – Jean Bastia, « Ô mes beaux inconnus », publié dans Gringoire (13 octobre 1933)

Jamais deux sans trois ! – Reynaldo Hahn est décidément gâté depuis quelques mois : après un superbe disque du Quatuor Tchalik (1) et un non moins remarquable premier enregistrement de L’Île du rêve sous la direction Hervé Niquet (2), la comédie musicale Ô mon bel inconnu paraît dans la collection Opéra Français du Palazzetto Bru Zane. A la tête des musiciens de l’Orchestre national Avignon-Provence, Samuel Jean – dont l’amour pour ce répertoire n’est plus à dire (3) – s’est entouré de la distribution idoine (Véronique Gens, Olivia Doray, Eléonore Pancrazi, Thomas Dolié, Yoann Duruque, Carl Ghazarossian, Jean-Christophe Lanièce) pour restituer une partition pour la première fois captée dans son intégralité (4).
 

Affiche de la création © Collection Palazzetto Bru Zane

En 1933, huit ans après le triomphe de Mozart, Sacha Guitry et Reynaldo Hahn se retrouvèrent pour leur seconde collaboration –  une « comédie musicale » à nouveau. Ô mon bel inconnu fut créé le 5 octobre 1933 au théâtre des Bouffes-Parisiens et emporta l’adhésion tant du public que de la critique.
Etienne Rey, dans Comœdia, saluait un ouvrage « qui n’est que sourires, grâce et fantaisie. » « Dès le prélude, notait pour sa part Paul Le Flem, l’auditeur sent qu’il est conduit par un musicien sur qui la trivialité n’a pas prise. Reynaldo Hahn nous rappelle la vieille tradition du goût français dont nous avions été détournés par le dévergondage de ces dernières années. (...) Chaque timbre, ajoutait-il, est utilisé dans le charme avec un tact qui révèle le musicien et l’artiste au goût sûr. Vous voulez vous laisser envelopper par la subtilité incisive de cette instrumentation et vous aimez ce paysage sonore si bien dessiné à la française. La limpidité de tons, reposante, s’accompagne de la transparence d’une écriture mordante, respectueuse des voix, ajoutant au style la vivacité et l’éclat. »

 Sacha Guitry (photo reproduite dans le programme de salle de la création) © Coll. J. Gana

Dans l’hebdomadaire Gringoire l’enthousiasme était de mise aussi. Jean Bastia (5) s’y fit poète pour chanter la gloire de Sacha et de Reynaldo et saluer un chef-d’œuvre d’esprit –  parisien ! –dont Simone Simon, Aquistapace, Guy Ferrant, Abel Tarride, René Koval (pour le rôle d’Hilarion Lallumette, entièrement muet - petite vengeance de Sacha envers un ancien camarade de collège qu’il n’appréciait guère ...), Suzanne Dantès et Arletty, « prodigieuse (de) force comique » selon Emile Vuillermoz, avaient assuré la création.
 
Avec les vers de Jean Bastia, les Archives du Siècle Romantique, que Concertclassic vous propose tous les mois en collaboration avec le Palazzetto Bru Zane, franchissent le cap de leur 50épisode. On laisse à ce savoureux document le soin de préluder à la découverte d’un enregistrement qui ne l’est pas moins !
 
Alain Cochard

 
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© Gallica - BnF

© Gallica - BnF

Jean Bastia, «Ô mes beaux inconnus», publié dans Gringoire (13 octobre 1933)
 

Ô Sacha, Reynaldo, venez que l’on vous cite
À l’ordre des soirs de Paris,
Pour la réussite
Complète
De votre opérette
D’esprit !...
 
Dès avant que soit déclenchée
L’offensive étrangère
De musique légère,
De viennoiseries
Recherchées,
De yankeeseries
Déhanchées,
Et de toutes autres clichées,
Vous avez accroché le triomphe à la hampe
Première
Des Bouffes, arborant notre fier pavillon,
À l’heure où les feux de nos rampes
Attirent tous les papillons,
Prêts à voiler de leurs ailes notre lumière ;
Vous avez en français
Pavoisé le succès,
Et prouvé quelque chose...
« Ô mon bel inconnu... »
Car ce « bel inconnu » était, je le suppose,
Le musicien de France, en ce temps saugrenu.
 
Benatzky(6) peut venir, W.-R. Heymann(7) peut suivre,
Et nous donner tous ses démarquages savants,
Romberg(8) peut préparer ses cuivres,
Ses hélicons gonflés de vent,
Les Bouffes ont pris les devants
Et prouvé que la France est capable de vivre
Par ses seuls moyens, comme avant.
 
 Reynaldo Hahn © Bibliothèque du Conservatoire de Genève

Quelle farce ! quelle rigolade !
À l’heure où l’on nous disait malades,
Malades à tel point qu’on appelait à l’aide
Et qu’on songeait à nous appliquer des remèdes
De cheval — soit de Cheval-Blanc —
À l’heure morne où nul des nôtres,
N’était capable de rien faire
Que de faire le lit des muses étrangères,
De rien que d’applaudir au triomphe des autres,
Dans le plus parisien des temples
De musique légère
Une œuvre naît qui peut à tous servir d’exemple.
Gloire à Sacha qui l’a conçue !
À Reynaldo qui l’a tissue
De rythmes délicats et amples !
 
Et vous, ô mon bel inconnu,
Qui êtes
Ce Benatzky chez nous venu,
Auteur de quelques musiquettes !
Et vous, autre bel inconnu,
Heymann, à Paris arrivé
Lesté de quelques airs menus,
Entre autres ce « Congrès s’amuse »,
Où l’exquise Lilian Harvey (8),
Rit, chante, danse, enchante, et muse…
(Eh ! qui n’eût chef-d’œuvre trouvé
Ayant Lilian Harvey pour muse !)
Et vous, inconnu non moins bel,
Romberg, prénommé Samuel,
Venu d’Amérique pour bien
Nous faire, aux jeux spirituels,
Savoir que nous n’entendons rien.
— Il n’est bon bec que d’U. S. A. –
Veuillez, en probes musiciens,
Considérer ce que Sacha
Et Reynaldo ont fait déjà,
Sans vous, aux Bouffes-Parisiens !
 
Oui, je sais que Sacha est russe,
Je sais que Reynaldo est grec...
Je sais qu’on peut être de Prusse,
De Marseille, ou Perros-Guirec,
Et être parisien, plus qu’un gars de Montmartre ;
Je sais bien que notre Paris ne fut toujours
Qu’un carrefour
Au centre de la terre ronde,
Où se rencontre tout le monde,
De Vienne, de New-York, de Cahors, d’Ajaccio,
De Tokio,
Ou de Chartres,
Et que l’on n’est point de Paris
Parce qu’on naquit rue Delambre,
Ou du Quatre-Septembre,
Ou du Parc-Montsouris...,
On est parisien par l’esprit.
Beaucoup plus que par la naissance ;
Il est Parisiens en puissance,
Parmi des gens qui, même à l’heure où, je l’écris,
Ne parlent pas encore français,
Nous le savons et je le sais...
Mais, tout de même,
C’est mal présenter le problème
De la faillite de Paris,
Que de commencer par nous faire,
À tout prix,
Avaler la drogue étrangère.
 
Qu’aurait-ce été si nous avions été vaincus ?
— Cela soit dit sans aucun orgueil militaire —
À voir comment chez nous, de tous coins de la terre,
S’amènent en vainqueurs tant de gens convaincus.
Ô mes beaux inconnus, qui, de Berlin, de Londres,
De New-York, d’Hollywood et d’ailleurs, accourez,
Prêts à fondre
Sur Paris et le dévorer,
Ô bel inconnu, veuille avant,
Veuille, avant que tu ne le bouffes,
Aller tout simplement aux Bouffes,
Et tu verras qu’il est vivant !

 

 

(1)         www.concertclassic.com/article/le-disque-de-la-semaine-le-quatuor-tchalik-interprete-reynaldo-hahn-compte-rendu
(2)         www.concertclassic.com/article/les-archives-du-siecle-romantique-47-reynaldo-hahn-presente-lile-du-reve-la-presse-24-mars
(3)         On se souvient du bel enregistrement de L’Amour masqué de Guitry/Messager sorti en 2014 (Actes Sud)
(4)         Les interprètes ont pris le parti d’enregistrer uniquement la musique sans les dialogues, trop longs et trop liés au jeu scénique. Le livre-disque du PBZ les présente toutefois dans leur intégralité.
(5)         Auteur, chansonnier et acteur d’origine bordelaise, Jean Bastia (1878-1940) a écrit une dizaine de comédies musicales, dont certaines en collaboration avec l’un de ses fils, Pascal.
(6)         Ralph Benatzky (1884-1957) : compositeur autrichien auteur de la fameuse Auberge du Cheval-Blanc (1930), qui a fait sa gloire
(7)         Werner Richard Heymann (1896-1961) : compositeur allemand dont la carrière, amorcée dans son pays natal, se poursuivit à Hollywood après l’arrivée des nazis au pouvoir.  
(8)         Sigmund Romberg (1887-1951) : compositeur américain d’origine hongroise qui connut de beaux succès avec des opérettes telles que The Student Prince, The Desert Song  ou The New Moon
(9)         Lilian Harvey (1906-1968) : actrice et chanteuse anglo-allemande, célèbre durant l’entre-deux-guerres. Ella a participé au Chemin du paradis (1930) de Wilhelm Thiele et Max de Vaucorbeil, premier film musical de l’histoire du cinéma allemand.
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