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​Nicolas Stavy en récital à la Salle Cortot – Schnittke en perspective – Compte rendu

 

Interprète d’une rare curiosité, Nicolas Stavy n’aime rien tant que s’aventurer sur des terres méconnues. Il manifeste depuis quelque temps en penchant prononcé pour la musique russe. Après Tishchenko et des inédits de Chostakovitch, il s’est lancé dans une intégrale de la musique pour piano d’Alfred Schnittke (1934-1998) chez BIS – ce qui a donné à Frédéric Hutman l’occasion s’entretenir avec lui à la fin de l’année passée (1). Issue d’une minorité d’origine allemande, « Schnittke se définissait comme un compositeur russe, complètement russe, mais sans une goutte de sang russe ! », rappelait le pianiste, avant d’insister sur la prégnance de la pensée musicale germanique sur l’artiste.

 
Autorité et densité
 
Pour le récital marquant la sortie du premier volet de son entreprise, Nicolas Stavy a eu la très bonne idée de mettre la musique de Schnittke en perspective en l’associant à des pages de Schubert et Brahms. Excellent choix, qui contribue à l’équilibre du programme.
Comme sur le disque, c’est par le Prélude et fugue de 1963 que l’on commence – un prélude et fugue : quelle meilleure façon de rappeler l’empreinte germanique ? Mais par-delà ce point, tout comme le caractère dodécaphonique de l’écriture, c’est sur l’autorité du jeu et la densité du matériau sonore qu’il convient d’insister. Un concertiste doit savoir « hameçonner » son auditoire. Voilà qui est fait, et magistralement !

 
À peine vingt ans, mais déjà singulier
 
Suivent les 5 Préludes – en première française. Des pièces de jeunesse (1953-1954), certes marquées par le romantisme et le post-romantisme (de Chopin à Rachmaninov), mais qui révèlent une personnalité et un imaginaire sonore déjà bien affirmés de la part de celui qui approchait de sa vingtième année. Du Moderato initial, auquel Stavy imprime une dimension très narrative, au cortège funèbre du n° 5, en passant par le n° 4, d’une souplesse et d’une délicatesse très post-scriabiniennes, l’interprète parvient à saisir les caractères, avec une superbe palette de couleurs, et à dépasser la référence à tel ou tel devancier pour faire entendre une voix jeune mais singulière ô combien, déjà.

 

 
Musique en points d’interrogation
 
Après la noirceur du 5Prélude en ré mineur, le rare Klaviertück D. 459 a/1 de Schubert offre un moment d’intimisme – tout en conservant une tension poétique dans le cours du récital – et mène aux cinq tardifs Aphorismes (1990), recueil pétri d’étrangeté et de points d’interrogation dont Nicolas Stavy sait rendre, traduire plutôt, le saisissant dépouillement.
Référence à la musique germanique ? C’est avec une partition qu’il affectionne et pratique depuis très longtemps, la Chaconne de la Sonate BWV 1002 pour violon seul de Bach transcrite par Brahms (à l'intention de Clara Schumann), que le pianiste poursuit. On est une fois de plus admiratif de l’aisance avec laquelle s’empare de cette pièce fameuse au clavier en sachant lui imprimer les coups d’archet indispensables à son relief.
 
L’immensité du silence

 
Manière d’apothéose, la Sonate no 2, exactement contemporaine des Aphorismes, conclut, aussi formidablement tenue qu’intensément vécue. Longtemps après la fin de la soirée, l’impact tellurique du finale vous poursuit, tout comme la longue résonance happée par la vertigineuse immensité du silence sur laquelle il se referme ...
Merveilleuse Mélodie hongroise de Schubert en bis, chantée avec une simplicité confondante. Inutile de précisée que l’on s’impatiente de la sortie du Volume II de l’intégrale Schnittke de Nicolas Stavy.
 
Alain Cochard
 

(1) Lire l'ITV : www.concertclassic.com/article/une-interview-de-nicolas-stavy-pianiste-lune-des-particularites-de-la-musique-de-schnittke

 Paris, Salle Cortot, 31 janvier 2026
 
Photo © Jean-Baptiste Millot
 
 

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