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​Le Duo Reflet au Festival Elite de l’Ecole Normale de Musique (Salle Cortot) – Splendide maturation

 
On avait découvert le Duo Reflet (formé en 2015 par Kazune Mori pour la partie féminine et Natsu Aoki côté masculin) en 2021 à l’occasion du concert des ensembles en résidence du 41Festival de la Roque d’Anthéron : une prestation irrésistible d’enthousiasme et de musicalité. On avait retrouvé avec bonheur les pianistes japonais en 2024, en première partie d’un concert parisien du Rungis Piano Piano Festival au théâtre des Champs-Elysées. Beau cadeau – parfaitement justifié – que faisaient là Ludmila Berlinskaya et Arthur Ancelle à des artistes entrés depuis peu dans leur classe de duo de piano à l’Ecole Normale de Musique.
Le Duo Reflet poursuit depuis ses études dans ce cadre et avec ces professeurs. Il était l’invité du festival que l’ENM-Alfred Cortot organise tous les ans pour les artistes inscrits dans son programme Elite et avait choisi un programme d’une extrême originalité (et difficulté !) qui a donné la mesure de l’évolution et de la splendide maturation de son art
 
Grisante digitalité
 
Grande Sonate à quatre mains op. 92 de Johann Nepomuk Hummel pour commencer. Un musicien bien oublié aujourd’hui et pourtant célèbre à son époque, parfait représentant de ce style brillant qui a tant compté dans l’évolution du jeu pianistique et l’affirmation de la virtuosité romantique (sans l’empreinte du style brillant la musique de Chopin eût été bien différente de celle que nous connaissons ...).

Kazune Mori et Natsu Aoki possèdent toutes les qualités pour restituer la saveur de cette partition. La virtuosité et la fluidité de jeu d’abord. D’autres aussi, mais qui en restent ... à de l’enfilage de perles. Le Duo Reflet comprend ce qui faisait l’originalité de l’écriture de Hummel en son temps et donne à ressentir tout ce que sa redoutable digitalité comportait de grisant pour des oreilles encore proche de l’âge classique. Quelle attention aux nombreuses nuances dynamiques aussi. Sans elle l’Andantino sostenuto médian (où l’on va du du ppp au ff) pourrait vite s’enliser. Ici il vit et prépare à l’irruption du Rondo, plein d’élan et de relief (avec ses moments notés loco). Dans une entente parfaite, les deux interprètes brillent comme il le faut mais, surtout, tiennent compte de l’indication con grazia indiquée par Hummel : en résulte comme une délicieuse bouffée de printemps sur le clavier.

 

© Nathanael Charbonnier / L’Atelier des photographes

 
Auto-transcription ravélienne
 
Une commande ... Ravel, on le sait, s’est un peu fait violence pour arriver au bout de son Introduction et Allegro pour harpe, flûte, clarinette et quatuor à cordes. Le résultat n’en est pas moins une petite merveille, chère au cœur de tous les harpistes. On ne le sait pas toujours : le compositeur a livré un arrangement pour deux pianos très réussi de son septuor. Une manière de transcription-extension que le Duo Reflet interprète avec un profond raffinement dans les coloris et une intelligence musicale qui le montre sachant assumer l’amplification apportée par les deux pianos tout en préservant l’aérienne délicatesse et la part de fragilité d’une pièce originellement pensée pour la harpe. Ce qui n’est pas pour surprendre de la part de musiciens venus du pays de l’ukiyo-e ...
 
British mais sauvage

 
La rareté singularise de bout en bout un programme qui se referme par la Sonate pour deux pianos (1929) d’Arnold Bax. Dès le Molto moderato – mouvement au cours duquel les occasions de s’égarer ne manquent pas – on mesure quel point le Duo Reflet maîtrise son sujet (on admire d’autant plus que, dans cette pièce comme depuis le début du concert, les pianistes jouent de mémoire !) et apporte beaucoup de sensibilité et de souffle à la musique. Pareil à un rêve celte un peu brumeux, le Lento expressivo trouve le caractère en préservant la lisibilité du tissu musical, avant l’explosion du finale, d’une sauvagerie effrénée (Vivace e feroce), pleinement assumée et sans rien de brouillon
 
Un magnifique duo, d’autant plus remarquable qu’il ajoute aux qualités musicales que nous venons de souligner une relation aussi naturelle qu’intense avec la salle. Kazune Mori et Natsu Aoki se présentent devant leur auditoire, heureux d’offrir la musique : le courant passe – immédiatement !
 
Alain Cochard
 

Paris, Salle Cortot, 21 février 2026

Photo © DR

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