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Le Trouvère au Teatro Verdi de Trieste – Verdi malmené, mais Verdi aimé - Compte-rendu

Double distribution pour ce Trovatore donné au Teatro Verdi de Trieste fin février. A l’affiche de la première, Anna Pirozzi pour ses débuts in loco, elle la fille du pays et Yusif Eyvazov qui continue de promener son Manrico partout où il le peut. Longtemps à l’arrêt, le théâtre de la ville inauguré en 1801 avec Ginevra di Scozia de Mayr et Annibale in Capua de Salieri, propose depuis quelques années une programmation réfléchie en coproduction avec diverses institutions européennes comme c’est le cas pour ce titre, mis en scène par Louis Désiré en 2023 à Saint- Etienne et repris à Marseille deux ans plus tard.(1)
Plongée dans l’obscurité, dans un décor essentiellement constitué de pans de murs métalliques ouverts à de rares moments sur quelque chemin hérissé de joncs, l’intrigue suit son cours sans démériter. Bandes rivales, une femme aimée par deux hommes qui se détestent alors qu’ils sont frères et au milieu une gitane qui ne peut révéler la vérité, tous les éléments sont réunis pour cette équation verdienne tirée par les cheveux mais à la musique toujours aussi galvanisante.

Jordi Bernàcer © F. Parenzan
Au détriment de l’interprétation
Dirigée avec un certain métier par Jordi Bernàcer qui insuffle à la partition sa part de drame et de superstition, l’œuvre tient son rang, dopée par la présence du couple vedette. Instrument toujours souple et timbre soyeux, malgré la fréquentation de rôles impossibles (Abigaille, Turandot, Fanciulla del west ou Forza del destino...) Anna Pirozzi est une Leonora solide mais au jeu limité, qui fait souvent du son comme Caballé autrefois, sans se préoccuper d'interprétation. On s'étonne cependant qu'une artiste de son niveau néglige à ce point les reprises de ses deux airs et ne respecte pas les nombreux trilles qui émaillent son rôle.
Un défaut que l'on retrouve chez sa jeune consœur Alessia Nadin le lendemain, amplifié par le manque de soutien et de souffle qui l'oblige à respirer trois fois quand une seule prise est attendue. Plus jeune et plus svelte, sa Leonora manque d'engagement et d'audace, laissant aux aînés les ut du trio et les diverses extrapolations vers l’aigu.

© F. Parenzan
Franchise plutôt que bon goût
Yusif Eyvazov aime par dessus tout Manrico qu'il chante depuis des années avec la même franchise et le même enthousiasme. Le bon goût et l'art des nuances ne sont pas son fort, mais le ténor n'est pas effrayé par le "Di quella pira » qu'il est l'un des rares à chanter dans le ton et avec le da capo. Là encore la leçon vient des anciens car le jeune Samuele Simoncini distribué en alternance, en plus de posséder une voix nasale, évite l'ut du trio, baisse le « Pira » sans effectuer la reprise.
Le Conte di Luna est plutôt bien servi avec en premier cast le Coréen Youngjun Park doté d'un beau timbre et d'un élégante ligne de chant – le jeu est cependant inexistant – tandis que Daniele Terenzi avec une voix plus légère mais une attention au style, se tire tout aussi bien du personnage qu'il joue de plus avec assurance.
Rien n'arrête Daniela Barcellona, autre fille du pays, qui après Brangäne à Genova début février, ajoute tardivement Azucena à son répertoire. Qu'a-t-elle à apporter à la fameuse gitane? Pas grand chose malheureusement. Distante du personnage comme de ses collègues avec lesquels elle ne semble pas vouloir partager la scène, elle chante le rôle cahin-caha (décidément pas de trille non plus pour le « Stride la vampa" ; qu’en aurait pensé Verdi ?) promenant sa lassitude et son long foulard rouge, accroché à lui comme à son destin....
Pas de grande surprise le lendemain avec l'Azucena au chant virulent, mais insuffisamment noir, de la mezzo Chiara Mogini, plus inspirée scéniquement mais là encore éloignée du portrait élaboré par Verdi. Carlo Lepore et Yongheng Dong se partagent correctement Ferrando, Erika Zulikha Benato régnant sans partage sur celui d'Inès, rejointe pas les généreux chœurs maison préparés par Paolo Longo.
François Lesueur

Verdi : Il Trovatore – Trieste, Teatro Verdi, 27 et 28 février ; prochaines représentations les 6, 7 et 8 mars 2026 // https://www.teatroverdi-trieste.com/it/spettacoli/il-trovatore/
Photo © F. Parenzan
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