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La Belle au bois dormant de Charles Silver à l’Opéra de Saint-Etienne – Pourvu que ça dure – Compte rendu

 

Oh, l’on ne demande pas que cela dure encore un siècle, comme le sommeil de la princesse Aurore, mais on serait bien content que la programmation de l’Opéra de Saint-Etienne poursuive encore pendant quelques décennies, ou même quelques années, son exploration du répertoire français le plus délaissé. Où a-t-on pu voir pour la dernière fois l’admirable Marchand de Venise ? Qui a osé, après l’Opéra-Comique, une nouvelle production de La Nonne sanglante ? Quel théâtre a proposé la résurrection scénique de tant d’œuvres révélées au disque par le Palazzetto Bru Zane, ou même de titres que cette institution n’a pas encore enregistrés, comme Lancelot de Victorin Joncières ? Dans tous les cas, la réponse est : l’Opéra de Saint-Etienne, qui poursuit brillamment dans cette voie avec La Belle au bois dormant, dont l’intégrale discographique sort le même jour que la première représentation stéphanoise. Un seul artiste présent en studio est également sur scène, et l’on s’abstiendra d’une fastidieuse comparaison terme à terme ; la distribution réunie pour le spectacle est tout aussi excellente, mais différemment, on y reviendra.

Une partition kaléidoscopique
 
Il convient de saluer tout d’abord la belle direction, enlevée mais équilibrée, de Guillaume Tourniaire, à qui l’on doit plusieurs redécouvertes admirables (Ascanio de Saint-Saëns, La Sorcière d’Erlanger) et qui, après György Vashegyi au disque, révèle encore d’autres facettes de cette partition kaléidoscopique, où l’on entend passer beaucoup de Wagner (l’ouverture de La Walkyrie lorsque le prince traverse la forêt, par exemple) mais aussi énormément de Massenet, sous son versant « wagnérisme à la française » (Esclarmonde pointe plus d’une fois son nez) mais aussi dans le comique ou l’émotion. Et Charles Silver (1868-1959) sait aussi faire entendre sa propre voix, dans les passages symphoniques, fort bien défendus par l’Orchestre Symphonique Saint-Etienne Loire, mais aussi dans les grands monologues d’Aurore ou ses duos d’amour. Préparé par Laurent Touche, le Chœur Lyrique Saint-Etienne se montre sans reproche dans ses diverses interventions.

 
Sobre et magique

 
Laurent Delvert a déjà plusieurs mises en scène d’opéra à son actif, et on lui sait gré d’avoir opté pour une « modernité douce » avec cette œuvre dont tout le monde connaît le sujet mais dont personne ne connaissait encore la musique (encore que le livret s’éloigne de la tradition, avec un « renoncement à l’amour » là encore assez wagnérien, puisque ce n’est pas une piqûre, mais un éveil sentimental qui, paradoxalement, endort la princesse, nouvelle Brünnhilde en attente du sauveur). Loin de toute imagerie naïve ou disneyesque, la sobriété des décors ne nuit en rien à la magie du spectacle, les personnages sont clairement identifiables, et l’action se déroule de manière fluide et limpide.

 
Un sans faute vocal

 
L’aspect vocal achève d’emporter l’adhésion totale à cette production. On se doutait que Matthieu Lécroart excellerait sur le plateau autant qu’au disque : son Barnabé est parfait, le personnage est drôle sans qu’il soit besoin d’en rajouter dans le genre « benêt ». A ses côtés, Héloïse Poulet est une exquise Jacotte, au style idéal pour l’opéra-comique français, après avoir campé d’abord un Page bluffant d’insolence. Antoine Foulon tire le meilleur de ses courtes apparitions, en sénéchal et en fermier. Même si elle n’a que quelques minutes à chanter en Dame Gudule, Anne-Lise Polchlopek se rattrape avec le rôle parlé de la fée Primevère, qu’elle parvient à déclamer avec une belle variété d’intonations. On sent que Julie Robard-Gendre prend un grand plaisir à incarner la maléfique fée Urgèle, dont elle restitue toutes les dimensions.
Dans le rôle du Roi, Philippe-Nicolas Martin sait mêler noblesse et émotion, son dialogue avec sa fille rappelant les échanges de Pandolphe avec Cendrillon dans l’opéra de Massenet. D’un héroïsme bien différent de Julien Dran au disque, Kevin Amiel s’impose sans peine dans son double personnage, avec une vaillance jamais prise au dépourvu. Déborah Salazar, enfin, prête à Aurore toutes les qualités que Charles Silver exige de la princesse : des aigus aériens, suspendus, mais aussi un timbre ferme et assez large pour se distinguer de l’autre soprano de la distribution, et l’on se ravit de retrouver prochainement cette prometteuse artiste dans diverses productions à l’Opéra de Lyon dont elle rejoint en septembre le Studio.

Laurent Bury

 

Charles Silver : La Belle au bois dormant -  Saint-Etienne, Opéra, 24 avril ; dernière représentation le 26 avril 2016 (15h) //
opera.saint-etienne.fr/otse/saison-25-26/spectacles//type-lyrique/la-belle-au-bois-dormant/s-879/
 
Photo © Opéra de Saint-Etienne

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