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Le Quatuor Belcea joue l’intégrale Beethoven au Théâtre des Champs-Elysées – L’accomplissement d’un style – Compte-rendu

Bien installé dans le paysage international, le Quatuor Belcea est dans la patine dorée de ses 25 ans. Le corpus beethovénien – cet Himalaya que doivent conquérir un jour ou l’autre toutes les formations –, il le connaît bien, pour en avoir déjà donné une première intégrale enregistrée en concert entre 2011 et 2012 (1), puis dans la foulée une deuxième, filmée au Konzerthaus de Vienne l’année suivante, et souvent diffusée sur la chaîne MEZZO. Alors, à l’orée de l’année du 250e anniversaire, cette formation a-t-elle quelque chose de nouveau à nous y faire découvrir, peut-elle encore étonner  son public ?
En attendant l’entrée en scène des musiciens pour le premier volet de leur intégrale, on se disait que l’enjeu n’était pas mince. Le poids de ce défi ne devait-il pas leur donner un trac tel qu’au moins l’œuvre qui lançait la série – le premier quatuor composé par Beethoven (Op. 18 n°3) – s’en ressentirait ?  Or, il n’en fut rien : d’entrée, une légèreté  de touche, une souplesse, une fluidité, et surtout une aisance confondantes. A dire vrai, on ne se souvient pas entendu à Paris débuter une intégrale de Beethoven de manière aussi « zen ».

Le Quatuor en ré majeur op 18 n° 3 a quelque chose d’encore XVIIIème siècle, et pourtant, dès ce premier-né, on sent que Beethoven ne va plus « porter perruque » très longtemps : ses « coups de patte » rythmiques si caractéristiques, ne sont plus ceux d’un chat, mais bien ceux d’un (petit) guépard. La véritable tarentelle qu’est son Presto final n’aurait jamais pu être écrite par Haydn. Exactement comme dans l’Opus 18 n°2, qui ouvrait le deuxième concert, où il faut être à la fois « Ancien Régime » et un peu « Révolution », le style des Belcea, avec son formidable sens du tempo juste (dans le finale de l’Opus 18 n°2, par exemple) allié à ce mélange unique d’incandescence et de grâce que cette formation donne à ces œuvres du « premier Beethoven », leur confère un éclat  jouissif. Une simple comparaison nous a suffi : le développement du premier mouvement de l’Opus 18 n°2 fut bien plus vif-argent que celui de leur enregistrement, réalisé en 2011. Dans les opus du « premier Beethoven », preuve est faite : les Belcea vont de l’avant, et avec bonheur !

Fantastique confrontation pour le public que ce raccourci d’ouverture du cycle de cette intégrale : le concert d’ouverture faisait se succéder le premier composé des quatuors de Beethoven, et son dernier, composé un quart de siècle – et quinze quatuors ! – plus tard. Musardier en son mouvement initial, l’ Opus 135 des Belcea, aérien en même temps que dense dans le  Lento assai – une des plus belles pages de toute l’histoire de la musique – fut un très grand moment. Cette couleur cuivrée d’alto que prit le violon de Corina Belcea, pour en entonner le thème sans vibrato, sotte voce, rejoignit pour nous le souvenir inoubliable de Gunther Pichler, premier violon du Quatuor Alban Berg, dans la même page, dans le même théâtre, vingt-cinq ans auparavant (le 3 novembre 1994). Un quatuor de la « période médiane » du compositeur, le Mi mineur op. 59 n° 2 (2ème des trois quatuors dédiés au Comte Razumovski) avec un sens jamais entendu de la continuité entre le bouleversant mouvement lent (Molto adagio) et son scherzo qui commençait de manière fantomatique, concluait le premier concert.
 
Les mêmes qualités poétiques du Belcea se retrouvèrent, lors du deuxième concert, dans le 11eQuatuor op. 95 dit « serioso » : immobilité blafarde dans le mi-voix de l‘Allegretto ma non troppo qui fait office de mouvement lent dans un quatuor qui est le plus squelettique de tout ce corpus ; tension littéralement électrique dans l’Allegro assai vivace, ma serioso qui s’y enchaîne. Mais l’Opus 131, avec ses sept mouvements de longueurs et de climats violemment contrastés qui doivent être enchaînés sans interruption, est une autre « paire de manches » : les enchaînements doivent s’y faire en surprenant toujours les auditeurs – les mouvements de danse  (mouvements nos 2 et 5) devant, dans la puissance de leurs élans, ouvrir la voie au finale, cette « danse du monde menée par un immense ménétrier »  comme le disait Richard Wagner. Nous sommes restés, là, sur notre faim.
 
Mais il importe de le souligner, il y a une élégance, une ligne, une souplesse, en somme une « classe » Belcea, faite d’homogénéité, de finesse, de beauté de l’échange intérieur à cette formation (le dialogue entre l’alto et le violoncelle au début de la troisième variation du 4ème mouvement de l’Opus 131 en offrait une bien émouvante illustration). Car voilà qui nous donne à entendre, aujourd’hui,  concert après concert, ce qu’est l’accomplissement d’un style beethovenien. Chaque formation a le sien propre – il y a tout lieu d’imaginer que l’Opus 131 du Quatuor Ebène, dont l’enregistrement de la tournée Beethoven sera disponible début 2020 (« Beethoven around the world »), sera d’une autre pâte. Mais l’essentiel est bien que chaque formation aille, aujourd’hui où ce corpus reste et restera toujours la raison d’être de l’existence de tout quatuor à cordes (2), au bout de ses options : c’est-à-dire au bout de ce que son humanité nous donne à partager. Ce qu’indéniablement font les Belcea.
 
Stéphane Goldet

 

(1) 1 Coffret de 8 CD Alpha
 
(2) Norbert Brainim, premier violon fondateur du Quatuor Amadeus (et qui aurait pu, au sortir de la 2ème Guerre Mondiale, prétendre à une carrière de soliste) répondit un jour à la question de savoir pourquoi il avait choisi le quatuor à cordes : «  it is to spend my entire life to try to play properly the 17 Beethoven quartets » (c’est pour que ma vie entière soit consacrée à essayer de jouer correctement les quatuors de Beethoven).

 
Début de l’intégrale des quatuors de Beethoven par le Quatuor Belcea (Paris, Théâtre des Champs-Elysées, du 13 octobre 2019 au 6 avril 2020). Concerts de 13 octobre et 17 novembre 2019.
 
Prochains concerts les 8 décembre 2019 (op. 18 n°6 et op. 132) et 19 janvier 2020  (op. 18 n°4/op. 74/op.59 n°1) // www.theatrechampselysees.fr/la-saison/concerts-du-dimanche-matin/quatuor-belcea-4

Photo © Marco Borggreve

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