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L’Affaire Makropoulos à l’Opéra de Lille – Emilia Marty ou Elon Musk ? - Compte rendu

Ses initiales sont E.M. et l’immortalité est une question qui le touche de près : et si, au lieu de mourir à 337 ans en 1929, Emilia Marty avait simplement changé de sexe pour devenir, cryogénisation aidant, Elon Musk ? Même si ses passages répétés devant la porte ouverte de son réfrigérateur semblent indiquer que l’héroïne de L’Affaire Makropoulos a besoin de froid artificiellement produit pour ne pas défaillir trop vite, la production de Kornél Mundruczó importée de l’Opera Ballet Vlaanderen où elle a été créée en 2016 n’emprunte heureusement pas cette trajectoire improbable.

© Frédéric Iovino
Basculement dans l’irréel
L’action n’en est pas moins transposée de nos jours, mais le livret de Leoš Janáček d’après Karel Čapek souligne lui-même la contemporanéité des faits présentés, avec tous ces coups de téléphone passés au cours du premier acte : cette fois, un portable suffit à contacter Maître Kolenatý même lorsqu’il est loin. Pour autant, le spectacle ne reste pas ancré dans un réalisme quotidien : s’il déplace le deuxième acte, censé se dérouler dans les coulisses d’un théâtre, vers une vaste demeure avec jardin où se déroulera également le dernier, il bascule dans l’irréel dans ses dernières minutes.
Quand Emilia Marty passe aux aveux et renonce à la formule d’immortalité, l’éclairage soudain verdâtre transforme la pièce en un lieu indéterminé, des pinces descendent des cintres pour venir arracher au sol les meubles et les soulever plusieurs mètres au-dessus du plateau, tandis que les autres personnages, ces mortels ordinaires, disparaissent dans l’obscurité, sauf la jeune Krista qui viendra prendre le papier contenant la formule et le jeter au feu. Peu à peu dépouillée de ses attraits, peut-être, Elina Makropoulos se change à la fois en robot déshumanisé et en figure christique, debout les bras en croix au milieu de la scène. Les vidéos projetées au premier acte changent également l’opéra en une sorte de road movie, écho de la fuite en avant de l’héroïne.

© Frédéric Iovino
Une interprétation théâtralement idéale
Ayant été appelée in extremis à remplacer Véronique Gens initialement prévue, Aušriné Stundyté entre dans une production qui lui va comme un gant. Après le spectacle conçu à Lyon par Richard Brunel en 2024, on la retrouve cette fois en motarde aux cheveux blond platine, avec toujours cette même aisance, cette même présence qui en font une interprète théâtralement idéale du rôle. Musicalement, si la puissance est au rendez-vous, la voix paraît quand même un peu blanchie dans tout le haut de la tessiture, conséquence peut-être inévitable d’un répertoire lourd qui ne ménage guère l’interprète.

© Frédéric Iovino
Sous la conduite d’une baguette experte
Autour d’elle, on remarque néanmoins l’Albert Gregor vaillant comme il se doit de Denys Pivnitskyi, le Kolenatý sonore de Jan Hnyk ou le Prus solide de Robin Adams. Assez inattendu dans ce personnage, Jean-Paul Fouchécourt est un Hauk-Šendorf beaucoup plus sobre que ce n’est souvent le cas, mais peut-être aussi un peu moins audible que les autres ténors de caractère de la distribution, Paul Kaufmann en Vitek ou Florian Panzieri en Janek. Juste avoir incarné Néris dans la Médée de Cherubini à Paris (1), Marie-Andrée Bouchard-Lesieur est ici la fille de Kolenatý, et l’on est presque surpris de la voir en jeune femme, elle que sa riche voix de mezzo voue souvent aux mères, voire aux sorcières.
Dans la fosse, Dennis Russell Davies fait admirablement sonner l’Orchestre national de Lille, qui semble n’avoir eu aucun mal à se glisser dans une partition pourtant complexe, sans doute grâce à ce grand spécialiste de la musique du XXe siècle qui aura su guider les instrumentistes au sein de cette forêt touffue qu’est la partition de Leoš Janáček .
Laurent Bury

(1) www.concertclassic.com/article/medee-de-cherubini-au-theatre-des-champs-elysees-sil-leut-pu-leut-il-voulu-compte-rendu
Leoš Janáček : L’Affaire Makropoulos. Lille, Opéra, 12 février (quatrième représentation) ; prochaines représentations les 14 et 16 février 2026 // www.opera-lille.fr/spectacle/laffaire-makropoulos/
Photo © Frédéric Iovino
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