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​Médée de Cherubini au Théâtre des Champs-Elysées – S’il l’eût pu, l’eût-il voulu ? – Compte rendu

« Version tragédie lyrique » : fort discrètement, par ces seuls mots, le Théâtre des Champs-Elysées annonce dans le programme de salle que la version de Médée qu’on va entendre n’est pas l’une de celles auxquelles les oreilles ont pu s’habituer depuis quelques décennies. Ce n’est en effet ni la traduction italienne et ses aberrants récitatifs postérieurs de plus d’un demi-siècle à la création (dus au Bavarois Franz Lachner), ni la version donnée à Paris en 1797, mais un « retour » à… ce qui n’a en fait jamais existé. Ce ne serait pas la première fois que le Palazzetto Bru Zane pratique la nécromancie pour reconstituer ce qui se trouva peut-être un jour dans le cerveau des compositeurs : on l’a vu il y a quelques saisons pour La Vie parisienne, réinventée « telle qu’Offenbach l’aurait voulue », mais cette fois, pour le chef-d’œuvre de Cherubini, le travail avait déjà été accompli.

 En 2015, l’année même de son trépas, le claveciniste et chef d’orchestre américain Alan Curtis avait écrit des récitatifs français en utilisant le texte écrit par le librettiste. En les adjoignant à l’édition critique conçue par Heiko Cullmann pour Boosey & Hawkes, on pourrait donc aboutir à une Médée proche des intentions initiales du compositeur. Le projet de Médée ayant été refusé par l’Opéra de Paris, Cherubini le proposa à l’Opéra-Comique dès 1790 qui créa l’œuvre en 1797 seulement, dans une version associant chanté et parlé, selon la pratique de cette salle. On ne peut donc pas savoir ce que l’Italien aurait produit s’il avait eu la latitude de composer une partition entièrement chantée, sauf par quelques annotations qu’il apporta par la suite à sa partition, mettant en musique « certaines répliques parlées » du dernier acte.

 

Julien Chauvin © Marco Borggreve

 
Romantique avant l'heure

Si les premières phrases qu’on entend de ces récitatifs ne semblent guère inspirées, on en comprend l’utilité, non seulement pour les artistes étrangers plus à l’aise pour chanter le français que pour le dire, mais également pour les francophones, souvent gênés par la déclamation des alexandrins de François-Benoît Hoffman. La musique réellement écrite par Cherubini aurait-elle été la même s’il avait prévu qu’elle soit liée à des récitatifs ? Mystère. Demeure néanmoins la puissance extraordinaire d’une partition visionnaire, riches d’harmonies stupéfiantes et d’audaces qui durent faire trembler les spectateurs de 1797. A la tête de son Concert de la Loge, Julien Chauvin déchaîne tout ce qu’il y a de pré-beethovénien, de pré-wébérien et de pré-berliozien dans cette musique, et restitue à Médée toute sa dimension romantique avant l’heure.

 
Une Médée consumée par les passions

Après l’ouverture, les premières minutes du concert introduisent néanmoins un doute dans les esprits : on ne comprend pas très bien le texte que chantent les deux suivantes, pour lesquelles on a fait appel aux voix amples d’Hélène Carpentier et de Margaux Poguet, et l’on se dit que Mélissa Petit, si admirable dans Jean de Nivelle de Léo Delibes il y a quelques semaines à Budapest, n’a peut-être pas encore l’étoffe tragique nécessaire à Dircé, même si elle en respecte admirablement tout le versant brillant et virtuose. Julien Behr est chez lui dans le personnage de Jason, qu’il incarnait avec brio dans les représentations données il y a un an exactement à l’Opéra-Comique, tandis que Patrick Bolleire campe un Créon sonore. Marie-Andrée Bouchard-Lesieur était déjà Néris Salle Favart, et l’on est une fois encore bouleversé par la générosité caressante avec laquelle elle interprète « Nos peines seront communes ».
   
Pourtant, celle qu’on attend, c’est évidemment Marina Rebeka (photo), qui se donne corps et âme à un personnage démesuré, marathon qu’on devine épuisant pour l’interprète qui ne quitte pratiquement pas la scène et doit sans cesse exprimer les affects les plus dévorants. En écoutant sa prestation, on a peine à croire qu’on a pu jadis reprocher à la soprano un peu de froideur dans ses interprétations, tant sa Médée est ici consumée par les passions : un pas supplémentaire est accompli après La Vestale, et même si le rôle semble parfois un rien trop grave, même si le texte se perd ici ou là dans le feu de l’action, le portrait de la magicienne laisse pantois et promet une référence durable quand paraîtra le disque enregistré au cours des journées qui ont précédé.

Laurent Bury

 

Luigi Cherubini, Médée - Paris, Théâtre des Champs-Elysées, 11 janvier 2026 (Enregistrement à paraître dans la collection « Opéra français » du PBZ)
 
Photo © Tatyana Vlasova

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