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I Masnadieri de Verdi (version de concert) à l’Opéra de Marseille – Fortes voix – Compte rendu

Même inconnu du plus grand nombre, à Marseille, un opéra de Verdi fait toujours salle comble. I Masnadieri n’a pas échappé à la règle. Il faut dire que l’œuvre n’avait jamais été donnée sur les rives du Vieux-Port et que sa découverte avait de quoi tenter les mélomanes. D’autant plus que pour cette unique représentation en version concertante, le directeur général de l’Opéra, Maurice Xiberras, n’avait pas lésiné sur les moyens artistiques. On y reviendra plus loin.
Tiré du drame de Schiller « Les Brigands » (« Die Räuber »), l’ouvrage s’articule autour d’une rivalité entre deux frères, Francesco et Carlo. La jalousie et l’ambition du premier le poussent à détruire la réputation du second, qui a rejoint un groupe de brigands, notamment auprès de son père qu’il enferme avant de jeter son dévolu amoureux sur Amalia, la fiancée de Carlo. Le père sera libéré, les deux amoureux se retrouveront dans la forêt… Et la fin sera tragique ; le contraire eût étonné. Créée au Théâtre Royal de Londres en 1847, l’œuvre composée rapidement connaîtra un succès d’estime avant de tomber dans l’oubli.

 

Paolo Arrivabeni © Christian Dresse

Passion et pulsions

Une désaffection liée avant tout à la faiblesse du livret. Mais en l’occurence on peut dire qu’importe le livret pourvu qu’on ait le chant… Verdi ne s’est pas privé, ici, de soigner l’écriture pour les voix, proposant une série d’airs magistraux se succédant portés par une musique tour à tour intense et délicate, annonciatrice des grandes pièces lyriques qui suivront. Cette partition, dirigée à Marseille par Paolo Arrivabeni dont on sait l’affection que lui portent les musiciens de la maison, a pris des couleurs et des accents splendides, le maestro libérant la passion et les pulsions d’un drame qui trouvera son point d’orgue dans l’évocation de son cauchemar par Francesco, le méchant frère, moment sublime offert par Nicola Alaimo.

 

Antonio Poli et Nino Machaidze © Christian Dresse

Un couple idéal

On se dit alors que la version de concert, frustrante scéniquement, devient lumineuse lorsque elle offre aux voix la possibilité de s’exprimer sans contraintes liées à un jeu amoindri du fait de l’indigence du livret. A Marseille, pour cette unique représentation entrée directement dans le livre d’or maison, la distribution composée par Maurice Xiberras a fait l’unanimité. Puissance, rayonnement, diction parfaite et ligne de chant tranchante, Nino Machaidze est une Amalia sensible et émouvante. Le Carlo d’Antonio Poli, après un départ tonitruant, livre avec assurance une prestation empreinte de nuances et de présence, lui aussi tour à tour agressif et émouvant.

 

Giorgi Manoshvili © Christian Dresse

Une incarnation totalement habitée

Du grand art et des acclamations à ne plus finir pour Nicola Alaimo (photo) qui a bouleversé l’assistance avec son évocation du cauchemar. Totalement habité, les yeux hallucinés, le visage tordu par la souffrance, le baryton nous a fait chavirer et trembler sans aucune faille dans le chant prestation exceptionnelle et inoubliable. C’est la basse géorgienne Giorgi Manoshvili qui offrait sa voix sombre, précise et bien projetée à Massimiliano, le père, alors que l’enfant du pays marseillais, Carl Ghazarossian, était à l’unisson de la qualité, chant coloré et précis pour Arminio. Basse impressionnante et crépusculaire, la voix de Thomas Dear a séduit dans le rôle du pasteur Moser et Raphaël Brémard fut un Rolla à la hauteur de la qualité de la distribution tout comme les chœurs maison, préparés par Florent Mayet. Dommage que le contexte économique tendu n’ait permis qu’une représentation. On aurait bien repris un nouveau service de ce chant verdien d’excellence.
 
La saison lyrique marseillaise se poursuit avec l’Italie – et la rareté en version de concert – puisque Ermione (1819) de Rossini tiendra l’affiche pour deux soirées, les 22 et 24 février. Magnifique distribution emmenée par Karine Deshayes et Enea Scala, sous la baguette de Michele Spotti. On a hâte !
 
Michel Egéa
 

 
(1) opera-odeon.marseille.fr/programmation/ermione

Verdi : I Masnadieri – Marseille, Opéra, 8 février 2026

© Christian Dresse

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