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​Didon et Enée par Les Surprises & Pierre Lebon à l'Atelier lyrique de Tourcoing (en tournée jusqu’au 12 mai) – Hommes à tout (bien) faire – Compte rendu

Il joue la comédie, il chante, il danse, et il sait même concevoir mise en scène, décors et costumes. Décidément, Pierre Lebon sait tout faire : après la réussite récente du diptyque L’Arlésienne/Le Docteur Miracle (1), voici qu’il s’attaque à une œuvre autrement plus canonique, et qu’il y réussit tout autant. L’éternel problème de Didon et Enée, c’est la concision même de l’œuvre, qui ne suffit pas à occuper une soirée ; tout le monde cherche donc à rallonger un peu, en ajoutant qui un prologue parlé, qui des passages de pantomime ou de ballet. Souvent, le pari stimule l’imagination des metteurs en scène… ou il débouche sur un échec total.

 

 © Yann Cabello

 
Intelligence virtuose

Avec cette production dont la tournée a commencé mi-janvier à Clermont-Ferrand et se prolonge jusqu'en mai, rien à craindre de ce genre, et cette vision du chef-d’œuvre de Purcell suscite l’adhésion totale, par l’intelligence virtuose qui s’y déploie, par l’audace de ses choix et par ce mélange de sublime et de grotesque qui était d’emblée inscrit dans la partition. Ce mélange, c’est aussi celui qui caractérise Shakespeare, auquel on a beaucoup emprunté : les sorcières viennent logiquement de Macbeth, le naufrage d’Enée et ses souvenirs guerriers sont tirés de La Tempête et de Richard III, sans oublier un peu d’Enéide revue par Le Marchand de Venise (l’extrait dont Berlioz tira le duo de Didon et Enée « Par une telle nuit ») et même un emprunt au Virgile travesti de Scarron. Baroque, le résultat l’est incontestablement, dans un décor en constante métamorphose (Pierre Lebon n’a pas oublié la leçon de Pierre-André Weitz) qui évoque à la fois un temple grec, une colonnade antique, un port avec son phare, mais aussi un amphithéâtre capable de se transformer en navire. Les costumes mélangent matelots d’hier et d’aujourd’hui, costume traditionnel gallois pour les sorcières, look d’orpheline dickensienne pour Didon, ciré de Hollandais volant pour Enée… C’est brillant, cela foisonne d’images étonnantes, et surtout cela ne nuit en rien à l’émotion qui doit surgir, bien au contraire.

 

 © Yann Cabello

Des instrumentistes très impliqués
 
Bien sûr, Pierre Lebon n’est pas ici le seul homme à tout (bien) faire : il y a aussi, à égalité, Louis-Noël Bestion de Camboulas qui, non content d’avoir choisi les morceaux de Purcell, de John Blow et de Jeremiah Clarke qui accompagnent les ajouts susmentionnés, dirige depuis le clavecin mais se révèle aussi comédien, capitaine de ce bateau ivre. Comédiens, les huit autres instrumentistes le sont eux aussi tour à tour, du reste, et participent très activement (avec un résultat sonore où les vents sont plus mis en avant qu’avec un orchestre standard) à ce qui se joue sur le plateau, où évoluent par ailleurs deux danseurs, mais tout le monde danse aussi autour d’eux.

 

© Yann Cabello

 
Par des voix féminines seulement

La grande idée qui distingue aussi cette production de Didon et Enée semble rétrospectivement couler de source, mais a rarement été tentée : puisque la seule exécution attestée de cette œuvre eut lieu dans un pensionnat de jeunes filles, n’était-il pas logique que tout soit chanté par des voix féminines ? Nul besoin d’hommes à tout faire ici, et six chanteuses incarnent tous les personnages voulus par le livret. On admire l’aisance avec laquelle la Deuxième Sorcière de Juliette Gauthier se fait Marin (le changement des « nymphs » en « lads on the shore » aide à prendre congé des messieurs), autant que la Première Sorcière déjantée de Louise Bourgeat qui est à d’autres moments Deuxième Dame. Clara Penalva semble parfois un peu timide en Belinda mais campe un fort bel Esprit, envoyé de Mercure habillé en facteur d’antan. Les trois autres chanteuses n’ont qu’un seul rôle à interpréter. Eugénie Lefebvre est une Enchanteresse hénaurme, magnifiquement délirante.
Blandine de Sansal prête à Didon son superbe timbre grave et, comme il convient, donne une grande majesté à la reine éplorée, profitant pleinement des sommets que sont ses airs. Avant d’entendre Grace Durham, enfin, jamais Enée ne nous avait paru aussi émouvant, aussi sincère dans son déchirement de devoir quitter Carthage : on avait admiré la mezzo-soprano britannique comme mélodiste hors pair, on la retrouve quelques années plus tard sur une scène d’opéra, et l’on en redemande d’urgence.

Laurent Bury
 

(1) www.concertclassic.com/article/larlesienne-et-le-docteur-miracle-de-bizet-lopera-de-tours-les-treteaux-de-maitre-georges

Henry Purcell : Dido and Aeneas – Tourcoing, Atelier Lyrique, 13 février 2023
Spectacle créé à Clermont-Ferrand les 17 & 17 janvier ;  prochaines représentations à Enghien-les-Bains (17.02), à Roanne (23.04), à Herblay (11 & 12.05)//  www.les-surprises.fr/agenda-concerts/
 
Photo © Yann Cabello

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