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Une interview de Joë Christophe, clarinettiste [ Arles 15 févr. / Paris 3 & 31 mars ] – « Je ne me plains jamais de la perspective d’une nouvelle exploration. »

Né en 1994, Joë Christophe s’initie à la clarinette dans une petite commune des Hauts-de-France. Grâce à l’orchestre de son village, il associe rapidement la musique à la notion de partage, et commence à explorer divers styles et les possibilités de son instrument. En 2015, il intègre le CNSMDP dans la classe de Philippe Berrod et d’Arnaud Leroy, avant d’être couronné par le Concours de l’ARD en 2019 puis nommé parmi les Révélations Instrumentales aux Victoires de la Musique de 2023. Il mène depuis une active carrière, avide de voyages et de découvertes, de transmission aussi à l’occasion de masterclasses.
Passionné de musique de chambre, Joë Christophe se produira le 15 février à Arles (Le Méjan/La Belle Saison), dans un original programme « Musiques du futur, de Rachmaninov à Thomas Adès » partagé avec le Duo Ermitage (Paul-Marie Kuzma & Ionah Maiatsky) et la violoniste Magdalena Sypniewski. Membre du Collectif M Sphère, le clarinettiste sera ensuite en concert à la Galerie UNIVER (Paris 11e) les 3 et 31 mars, avant de prendre part à une création d’Eric Tanguy, sur un texte du regretté Michel Blanc, avec Cyrille Dubois entre autres, sous la direction d’Ustina Dubitsky, le 19 mai au Studio de la Philharmonie de Paris. Rencontre sous le signe de l'enthousiasme et de la curiosité ...

 

Dans votre découverte de la musique, il y a une école de musique gratuite, un instrument prêté par l’harmonie du village et… la sirène des pompiers.

 Il y a eu une présentation musicale dans mon école primaire. Adrien Delattre, le professeur intervenant, a joué les notes de la sirène des pompiers. Et je me suis dit : « c'est vachement bien, je vais faire ça ! ». Et j’ai choisi la clarinette, sans savoir où ça allait me mener. En plus, c’est un petit instrument qui se déplie, qu’on met dans son sac, je trouvais ça parfait. J’étais dans un tout petit village, l’école de musique était juste à côté de l'école primaire, et l’harmonie du village proposait de prêter un instrument à tous ceux qui s’inscrivaient, avec l'idée de les amener à intégrer l'harmonie par la suite.

 

« Faire de la musique, je trouvais ça très drôle. »

 

La première année, j’ai juste appris à faire quelques notes ; mais dès la deuxième – j’avais sept ou huit ans – j'ai commencé à aller à l’orchestre. J’étais le plus jeune ; la mascotte en quelque sorte. Et c’est là que j'ai découvert le fait de jouer ensemble, le répertoire d’harmonie, et surtout la bonne ambiance. À la fin des répétitions, on me donnait des chips, du soda, tout ce à quoi je n’avais pas le droit à la maison. Je voyais les adultes en mode récréation, il y avait même mon instituteur ! Faire de la musique, je trouvais ça très drôle.
 

© Thomas O'Brien

© Thomas O'Brien

 

La gratuité de l’enseignement de la musique dans votre village a certainement été un avantage énorme ...

 C'était idéal. Sinon, il y a les cours de solfège et d'instrument, l'achat de la clarinette, les anches, les partitions… c’est un budget qui peut freiner. Et la gratuité allait de pair avec les opportunités qui se présentaient. Parce que donner ainsi la possibilité aux débutants d’intégrer des ensembles, en plus de leurs cours, c’est faire en sorte qu’ils s’attachent à cette activité. S’il s’agit juste de faire des gammes tout seul, sans source de motivation et d’aller en cours une fois par semaine, souvent avec la peur de se faire disputer, le découragement vient vite, même si les cours sont gratuits. Pourtant, aujourd’hui, tous ces avantages ont disparu et je trouve ça regrettable.
 

 

« J’ai dû écouter au moins cinquante fois Pelléas et Mélisande avant la première répétition tant le stress était grand. »
 

 

Originaire des Hauts-de-France, vous avez fait vos études supérieures de musique à Paris. Mais c’est à Limoges que vous avez trouvé un élan professionnel très concret.

 Tout à fait. Limoges, c'était mon premier cacheton en tant que clarinette solo dans un orchestre, celui de l’Opéra. La pression était forte parce que, dans cette situation, on ne peut pas se fondre dans la masse des musiciens. Il fallait que je sois professionnel, en connaissant la partition bien sûr, mais surtout en proposant quelque chose, musicalement parlant. C'était Pelléas et Mélisande de Debussy, j’ai dû l’écouter au moins cinquante fois avant la première répétition tant le stress était grand. Mais c’était une belle opportunité pour commencer à voyager ; je trouvais très agréable de me dire que j’étais sur les routes comme un vrai artiste, un peu saltimbanque, même si c’était pour jouer du classique. Ça remonte déjà à dix ans !
 

 

© Daniel Delang

 

"Le Concours de l'ARD a radicalement changé mon chemin de carrière."

 

En 2019, vous remportez le prestigieux Concours de l’ARD (1er Prix et Prix de la meilleure interprétation de la commande du concours, de Mark Simpson). Une magnifique carte de visite, sinon la plus belle ?

C'est une grosse étiquette. Le concours est très réputé, et il a radicalement changé mon chemin de carrière. C’est une expérience qui apporte énormément de choses. Juste après que les prix sont décernés, on est invité partout. J’ai eu beaucoup de concerts d'un coup, m’apportant beaucoup de visibilité. Ça a été un énorme boost ! Et aujourd’hui encore, l’étiquette « Premier Prix de l’ARD » légitimise en grande partie ma présence sur la scène internationale, et c’est ce qui me pousse à vouloir conserver au minimum ce niveau.

 

Comment envisagez-vous la suite de votre carrière à présent ?

On ne se voit pas vieillir. Le temps passe vite parce qu'on est tout le temps la tête dans des projets à court terme. Puis on passe la barre des 30 ans et on se dit : « oula ». Mais moi j’adore ! J'aime les différents projets que je mène en ce moment, artistiques comme pédagogiques, ils me font voyager énormément et je ne me lasse pas de découvrir différents styles et cultures.

 

« Le Klezmer, on sent tout de suite quand ça pleure ou quand ça rit. »

 

À ce propos, lors des Victoires de la Musique classique 2023, alors nommé dans la catégorie « Révélation soliste instrumental », vous aviez joué Shalom Alekhem, rov feidman ! de Béla Kovács. Un choix plutôt original ...

Pour cette édition des Victoires, j’avais peur de tomber dans le cliché « Clarinette = Mozart-Costard ». Je voulais laisser une autre image de moi, une vision renouvelée de la clarinette en montrant que cet instrument peut faire autre chose que du classique. D’ailleurs, c’est peut-être le Klezmer qui m’a motivé à poursuivre la clarinette parce que, vers mes douze ans, j’en avais assez de faire des gammes et des études. Mes professeurs m’ont alors dit d’essayer le Klezmer, et j’ai adoré ! C’était un lâcher prise énorme. Le Klezmer, on sent tout de suite quand ça pleure ou quand ça rit.

 

Votre disque « Idylle », avec le pianiste Vincent Mussat, est sorti en 2021 (1 CD Genuin (1) ). Avez-vous pensé à vous lancer dans un deuxième album ?

J'ai plein d’idées ! Et peut-être trop… Je trouve encore difficile de me concentrer sur une seule et d’aller au bout. Mais j’ai envie de pouvoir bientôt proposer des projets très personnels, comme la réalisation d’un nouvel album. Depuis ce premier disque en 2021, j’ai beaucoup voyagé et découvert de nombreux styles, des visions différentes de la musique, et je serais heureux de pouvoir relier tout ça.
 

 

« J’aimerais que les frontières s’ouvrent davantage et nous permettent à tous de mieux entrevoir la beauté de chaque culture. »

 

Vous voyagez beaucoup pour donner des concerts ou des masterclasses. Ressentez-vous parfois le besoin de rester chez vous, de calmer un peu les choses ?

Oui, il y a parfois des moments où mon chez-moi me manque, j’attends avec impatience le retour à une petite routine plus reposante de quartier. Mais après quatre ou cinq jours à la maison, généralement, le besoin de bouger, de stimulation et de découverte ne tarde pas à revenir. Et je ne me plains pour l’instant jamais de la perspective d’une nouvelle exploration.
 

Un souhait pour le monde de la musique ?

J’aimerais que les frontières s’ouvrent davantage et nous permettent à tous de mieux entrevoir la beauté de chaque culture. Dans les pays qui connaissent de graves crises, les gens restent tellement généreux, tellement ouverts et enclins au partage. J’aimerais que tout le monde puisse s'en rendre compte, je pense que cela ferait évoluer les mentalités dans le bon sens. Ce langage musical et universel qui permet toutes ces rencontres enrichissantes peut, j’en suis convaincu, contribuer à développer une ouverture d’esprit indispensable, qui va au-delà du petit monde de la musique.

 

Propos recueillis par Antoine Sibelle, le 4 décembre 2025
 

(1) www.prestomusic.com/classical/products/8941220--idylle

 

Prochains concerts de Joë Christophe

15 février 2026 (11h) / Arles (Le Méjan)

la-belle-saison.com/projet/musiques-du-futur-de-rachmaninov-a-thomas-ades/

 

Avec le Collectif M Sphère

3 & 31 mars 2026 / Galerie UNIVER-Colette Colla ( Paris – 75011)

www.m-sphere.net/

 

19 mai 2026 (20h) /Paris, Studio de la Philharmonie

Photo d’un enfant avec une trompette (Création d’Eric Tanguy, sur une texte inédit de Michel Blanc)

philharmoniedeparis.fr/fr/activite/musique-de-chambre/28380-photo-dun-enfant-avec-une-trompette

 

Photo © Caroline Doutre

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