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​Jean de Nivelle de Léo Delibes en version de concert au Müpa à Budapest – Le plaisantin patriote – Compte rendu

 
Si l’on écoute attentivement Lakmé, on peut s’apercevoir que l’humour n’en est pas totalement absent, à travers le personnage de Mistress Benson, savoureuse caricature de gouvernante anglaise. L’oreille peut aussi saisir ici et là quelques rythmes militaires, puisque Gérald et Frédéric sont des soldats. Curieusement, ces deux ingrédients, qui ne sont pas forcément incompatibles, sont présents à bien plus forte dose dans le précédent opus scénique de Léo Delibes, Jean de Nivelle, créé le 6 mars 1880 à l’Opéra-Comique. (1)

 

Léo Delibes (1836-1891) © bruzane mediabase

De volage à patriote ardent

À l’exotisme oriental et colonial de Lakmé se substitue un exotisme temporel, puisque l’action se déroule à Dijon au XVe siècle, ce qui se traduit par quelques passages légèrement archaïsants, qui renvoient à l’Ancien Régime plutôt qu’au Moyen Âge proprement dit. Les armées de Louis XI et de Philippe le Bon s’affrontent, et c’est dans ce contexte que s’inscrit un personnage réel, Jean de Montmorency-Nivelle (1422-1477), jadis héros de chansons populaires et associé à un chien « qui vient quand on l’appelle ». Les librettistes, Gondinet et Gille (les mêmes que pour Lakmé) ne manquent pas de citer cette expression aujourd’hui bien oubliée. D’abord volage et galant, puis jaloux ombrageux, Jean de Nivelle se métamorphose au dernier acte en ardent patriote soucieux de défendre la bannière de France. L’aristocrate déguisé en berger finit par s’unir à la belle Arlette, que la sorcière Simone voulait pour son fils (que ces prénoms semblent datés, et bien peu médiévaux !), tandis que la noblesse, en la personne de Saladin d’Anglure, autre figure historique réelle, avait également des desseins sur la belle. On rit aussi avec deux personnages ouvertement ridicules, le sire de Malicorne et le baron de Beautreillis, délicieusement pleutres et sots.
 

György Vashegyi © Wagner Csapo Jozsef

Bien qu’unifiée par le recours aux récitatifs composés en vue des représentations à l’étranger, la partition reflète ce tiraillement entre diverses orientations, le clinquant des cuivres guerriers alternant avec les mélodies guillerettes ou sensuelles. György Vashegyi sait admirablement doser ces composantes pour produire un résultat tout à fait convaincant, à la tête de l’Orchestre philharmonique hongrois et de l’imposant Chœur national hongrois.

 

Melissa Petit (Arlette) © melissapetit.com

 
Une interprétation pétillante et sensible

En Jean de Nivelle, même sans avoir le profil vocal de Talazac, qui créa le rôle mais aussi Hoffmann et Samson, Cyrille Dubois (photo) séduit l’auditoire par son interprétation pétillante et sensible autant que par ses aigus claironnants. Marie-Andrée Bouchard-Lesieur donne beaucoup de relief et de sensualité à cette Taven médiévale qu’est Simone. Mais la révélation de la soirée est sans conteste Mélissa Petit qui, dans le rôle d'Arlette, réussit cette prouesse d’associer à une virtuosité étincelante un timbre personnel et nourri, sans rien de sec ou d’étroit : puisse le PBZ lui confier à l’avenir plusieurs de ces héroïnes d’opéra-comique français pour lesquelles elle semble être faite !

Tassis Christoyannis brille dans un air amusant, avant de révéler l’autorité du comte de Charolais. Avec ses impayables airs de benêt, François Rougier s’empare à merveille du sire de Malicorne, personnage de « ténor comique » selon la partition, et trouve un compète parfaitement adéquat en Jean-Philippe Mc Clish, baryton que nous envoie le Québec. Adrien Fournaison prête sa belle voix grave à plusieurs figures secondaires, tandis que Juliette Mey combine avec aplomb les deux rôles de Dugazon, le page Isolin et Diane, fille du baron de Beautreillis.

On attend avec impatience la sortie de l’enregistrement annoncé dans la collection « Opéra français » du PBZ.

Laurent Bury
 

(1) On se reportera au n° 25 des Archives du Siècle Romantique pour prendre la mesure de l’enthousiasme avec lequel Jean de Nivelle fut reçu à sa création : www.concertclassic.com/article/les-archives-du-siecle-romantique-25-jean-de-nivelle-de-leo-delibes-ou-quand-un-opera-met
 
Léo Delibes : Jean de Nivelle – Budapest, Müpa,14 janvier 2026 // https://bru-zane.com/fr/stagione-2025-2026/evento/jean-de-nivelle/
 
Photo Cyrille Dubois © Jean-Baptiste Millot

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