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L’Avare de Francesco Gasparini au Théâtre de Caen [en tournée jusqu’au 14 juillet] – Prenez un vieux, vous vous en trouverez bien mieux – Compte rendu

 
Quand on propose au public un opéra inconnu d’un compositeur inconnu, il vaut mieux que le titre en soit attractif. Avec L’Avare « d’après Molière » de Francesco Gasparini (1661-1727), Vincent Dumestre a eu du nez, et l’on imagine déjà les cars de scolaires affluant aux différentes représentations de la tournée qui commencera après la création au théâtre de Caen, coproducteur du spectacle. Et il n’y aura pas tromperie sur la marchandise, car cet Avaro créé en 1720 s’appuie bel et bien sur la comédie dont Harpagon est le héros.

 
Une intrigue remodelée

 
Bien sûr, un sérieux élagage a été opéré, puisqu’il s’agit en fait de trois intermezzi bouffes destinés à être insérés entre les actes d’un opera seria, comme cela se pratiquait à l’époque. Qui dit intermezzi dit aussi dramatis personae réduit au strict minimum, deux le plus souvent. L’Avare réduit à deux personnages ? Mais oui, c’est possible ! Il y a forcément un avare, qui se nomme ici Pancrazio, et face à lui un personnage qui est à la fois jeune femme, valet et entremetteuse, condensant ainsi les rôles de Mariane, de La Flèche et de Frosine, sans oublier quelques répliques de Valère dont elle hérite.
On admire en effet l’habileté avec laquelle le librettiste Antonio Salvi – à l’origine de plusieurs textes ensuite mis en musique par Haendel, dont Ariodante et Rodelinda – a réussi à utiliser des pans entiers du texte de Molière (en particulier la scène 4 de l’acte II, où Harpagon dialogue avec Frosine, pour les deux premiers intermezzi, et l’incontournable monologue final de l’acte IV où l’avare découvre le vol de sa cassette). Pour autant, l’intrigue est remodelée pour se rapprocher des canevas de la comédie italienne dont Goldoni usera encore quelques décennies plus tard : Fiammetta est une jeune veuve qui prétend épouser le vieux et riche Pancrazio et qui, travestie en son propre frère jumeau, entre au service de l’avare pour mieux lui vanter les mérites de celle qui pourrait devenir sa femme ; elle met la main sur son trésor et, une fois mariée, elle montre sa grande générosité en partageant avec son époux les six mille écus… qui étaient à lui.

 

© Philippe Delval - Théâtre de Caen

 
Comme du Vivaldi
 
Sur ce texte, Francesco Gasparini a composé une musique plaisante mais pas inoubliable. Cela sonne comme du Vivaldi, et pour cause : il était le directeur de l’Ospedale della Pietà à l’époque où le prêtre roux y était employé. (Décidément habitué à l’exploitation du répertoire théâtral européen, Gasparini se fit aussi connaître pour un Ambleto d’après Hamlet, récemment en partie ressuscité dans un disque de Roberta Mameli). On remarque surtout un certain brio dans l’emploi du chant syllabique, en particulier dans le duo concluant le premier intermezzo, « Chi non ha non è », qui n’a rien n’est rien. La partition n’en est pas moins exécutée avec beaucoup de goût par une douzaine d’instrumentistes du Poème Harmonique, Vincent Dumestre en tête, à la guitare. Pour parvenir à un spectacle d’une durée plus conforme aux usages, le chef a ajouté trois chants populaires où il est question d’argent et de pingrerie, avec lesquels s’ouvrent chacun des trois intermezzi, ainsi qu’un pastiche du fameux « Agitata da due venti » tiré de la Griselda de Vivaldi, l’Avare étant à son tour « agitato » lorsqu’il a perdu son or.
 
Le spectacle monté par Théophile Gasselin commence comme une production de Benjamin Lazar, avec la vision caravagesque d’un valet muet (le très souple Stefano Amori) éclairant à la lanterne une vieille contadina qu’on croirait sortie des Mangeurs de pois de Georges de La Tour. Mais le superbe rideau de soie bleue se lève bientôt, dévoilant d’abord les musiciens en tenue élisabéthaine et cheveux poudrés, assemblés sur une estrade, puis la maison de Pancrazio, bric-à-brac d’où émergeront quelques meubles et accessoires nécessaires à l’action. Amusante sans excès, la production bénéficie aussi des costumes du fidèle Alain Blanchot, Fiammetta alternant robes à panier revisitée et déguisement de valet, tandis que l’avare porte la « fraise à l’antique » comme prévu par Molière.

 

© Philippe Delval –Théâtre de Caen
 
Des chanteurs fidèles au Poème Harmonique
 
Dans la distribution, on retrouve le non moins fidèle Serge Goubioud, déjà grimé en nourrice dans Egisto de Cavalli en 2012, qui interprète ici avec beaucoup de sensibilité les trois chants populaires susmentionnés. Présente dans les reprises du Bourgeois gentilhomme, Eva Zaïcik est elle aussi depuis plusieurs années une compagne de route du Poème harmonique : le rôle de Fiammetta lui permet de déployer toutes les facettes de son talent, sur le plan scénique surtout, car les exigences de la partition n’ont rien de démesuré. Confronté à une tessiture assez large, Victor Sicard, enfin, éclate en Pancrazio, auquel il confère toute la faconde nécessaire, surtout dans son monologue où, comme dans la pièce, l’avare apostrophe le public et succombe à la folie.
 
Laurent Bury

Francesco Gasparini : L’avaro – Caen, Théâtre, 3 mars ; prochaines représentations les  4 et 5 mars 2026 // theatre.caen.fr/spectacle/lavare-1

Tournée 2026:
 
Opéra de Rennes, du 18 au 21 mars 2026
www.opera-rennes.fr/fr/evenement/lavare
 
Paris/Théâtre de l’Athénée, du 9 au 18 avril
www.athenee-theatre.com/saison/spectacle/lavare.htm
 
Opéra de Reims, le 29 avril
operadereims.com/event/l-avare-25-26/
 
La Coursive, La Rochelle, les 5 et 6 mai
www.la-coursive.com/projects/lavare-25-26/
 
Maison de la culture, Amiens, le 13 mai
www.maisondelaculture-amiens.com/saison/saison-25-26/lavare/
 
Opéra Royal de Versailles, du 5 au 7 juin
www.operaroyal-versailles.fr/event/gasparini-lavare/
 
Festival de Beaune, les 12 et 14 juillet
festivalbeaune.com/en/evenements/lavare-2/
 
 
Photo © Philippe Delval –Théâtre de Caen
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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