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Une interview de Mathieu Romano, fondateur et chef de l’ensemble Aedes [Festival de Saint-Denis, 19 juin] –« Depuis les débuts du chœur, nous avons toujours été animés par le même idéal sonore. »

Aedes fête ses 20 ans : un cap symbolique pour l’ensemble vocal et son fondateur et chef, Mathieu Romano. En l’espace de deux décennies, la formation a donné la mesure de sa versatilité, en concert et sur les scènes lyriques – car elle est aussi un admirable chœur d’opéra. Curieux de répertoires très variés, Aedes manifeste toutefois un penchant prononcé pour la musique de Francis Poulenc depuis ses débuts .(1) On ne s’étonne donc pas qu’une intégrale – admirable ! – de la musique a cappella du Français, enregistrée entre 2009 et 2025, accompagne la célébration des 20 ans d’Aedes (2 CD Aparté).(2). Anniversaire qui fournit aussi prétexte à un programme varié, de Brahms à Poulenc ou Hersant, en passant par la rare et magnifique Messe pour double chœur du Suisse Frank Martin. Intitulé « Résonances », il a été étrenné à Royaumont le 12 avril et on aura le bonheur de le réentendre, le 19 juin, dans le cadre du Festival de Saint-Denis. Une reprise originale car quatre circassiens de l’Académie Fratellini seront présents et évolueront dans l’immense espace de la basilique des rois pendant le concert. Concertclassic a rencontré Mathieu Romano pour une interview où, nul ne s’en étonnera, il est principalement question d’un génie de la musique française du dernier siècle : Francis Poulenc.
Ce qui est frappant, dans votre intégrale de l’œuvre a cappella, de Francis Poulenc, c’est non seulement – mais cela on s’y attendait ! – la beauté de toutes les œuvres, mais également leur variété stylistique ...
Tout à fait. Poulenc l’a dit, il a toujours écrit, composé, ce qu’il avait envie d’écrire. Sans s’embarrasser de règles, ou de dogmes. Donc, effectivement, on se trouve face à une musique très variée. Mais le point commun de toutes ces musiques, qu’elles soient sacrées ou profanes, est leur grande ferveur.
« Poulenc nous prend par la main, et nous emmène dans des mondes incroyables. »

20 ans ? Déjà ?!!! © Sylvain Gripoix
Votre intégrale s’ouvre par « Un soir de neige » ...
Nous l’avons choisi pour le début, car c’est l’une des premières œuvres de Poulenc que nous avions abordées ; elle figurait au programme de notre premier CD, en 2009 ... Un auteur emblématique pour l’ensemble. On y reconnaît tout de suite la spécificité de Poulenc ; un mélange de transparence sonore, de fausse simplicité. Et puis soudain, on a un effet de miroitement, un effet kaléïdoscopique, avec une modulation à laquelle on ne s’attend pas. Poulenc nous prend par la main, et nous emmène dans des mondes incroyables.
L’écriture a cappella a accompagné Poulenc quasiment tout au long de son itinéraire. Il a commencé en 1922, à 23 ans, et élaboré sa dernière œuvre a cappella en 1957-59, les Laudes de Saint-Antoine de Padoue. Poulenc est un musicien auquel nous portons un grand amour depuis nos débuts, et quand on évoque la musique française a cappella du XXe siècle, on ne peut pas passer à côté de ce répertoire. Ce qui me touche particulièrement est que Poulenc choisit des textes toujours exceptionnels.
Eluard a dit à Poulenc : « Je te dois de m’entendre ».
Et au premier chef, ceux de Paul Eluard ...
Il y a eu un lien très fort entre Eluard et Poulenc. Je vous cite de mémoire Eluard, qui a dit que Poulenc était le seul compositeur qui pouvait « décrypter » ses textes. Le poète a dit au compositeur : « Je te dois de m’entendre ». Il y a eu une très grande affection réciproque des deux artistes. Le rapport entre texte et musique est ici particulièrement touchant.

Vous êtes à la fois chef de chœur et chef d’orchestre. Ces deux « casquettes » influencent-elles votre manière de diriger ?
Pour moi, ce sont deux facettes d’un même métier. Cela étant, le fait que je travaille beaucoup avec des chanteurs, des chanteuses, m’apporte toute une technique de respiration qui me sert avec les instrumentistes. Même les instrumentistes à cordes ont besoin de respirer musicalement. Cela m’apporte une sorte de souffle. Mais comme je vous le disais, c’est le même métier ; il s’agit de dialoguer avec des musiciens en face de soi, pour, ensemble, aller le plus loin possible dans la musique qu’on interprète. Il est vrai qu’en tant que chef d’orchestre, j’aime sortir des sentiers battus, et proposer certains programmes mêlant pièces a cappella, pièces avec orchestre seul, ou chœur et orchestre.
« On sentait toutefois chez les instrumentistes du CNSMDP, comme chez les chanteurs, une grande soif d’expérimenter. »
Quittons un instant Poulenc et tournons nous vers Offenbach. Vous avez dirigé quatre représentations d’Orphée aux enfers (du 9 au 14 mars), à la tête de l’Orchestre du CNSMDP, avec une distribution composée de jeunes chanteurs. Qu’avez-vous retiré de cette expérience ?
J’ai eu beaucoup de chance de participer à cette production. C’était une aventure incroyable, et un défi parce que ces jeunes instrumentistes ne font pas partie d’un orchestre ; ils sont réunis pour l’occasion, pour créer une communauté musicale. Et pour le plateau également, il s'agissait d'une première expérience d’opéra. On sentait toutefois chez les instrumentistes, comme chez les chanteurs, une grande soif d’expérimenter. C’était très enrichissant, très excitant. Pour tous ces jeunes, il y a un enjeu important, parce que souvent dans la salle il y avait la famille, les amis, des programmateurs aussi, mais en même temps ils se montraient très libres dans leur corps et dans leur voix, avec déjà un très haut niveau de chant et de jeu. Mon rôle était de les mettre en confiance, ce que à quoi, je l’espère, nous sommes parvenus avec le metteur en scène Ludovic Lagarde.
En fait, le travail est le même qu’avec un orchestre de professionnels, même si cela va plus vite avec un orchestre constitué. La fougue de la jeunesse a ici compensé le manque d’expérience de la formation orchestrale et de la scène. La musique d’Offenbach est de surcroît passionnante et mérite vraiment d’être creusée. On peut facilement passer à côté de ce qui en fait l’essence.

© Sylvain Gripoix
« Plus on cherche la transparence, plus on doit travailler. »
Pour revenir à votre enregistrement des œuvres a cappella de Poulenc, il est évident que tout est magnifique, mais certaines sont des chefs-d’œuvre absolus, des diamants bruts, telle Figure humaine sur des poèmes écrits clandestinement sous l’occupation par Paul Eluard.
C’est une partition qui présente des aspects durs, qui alterne comme beaucoup d’œuvres de Poulenc nostalgie et tristesse, mais propose aussi de grandes pages d’espoir. Avec bien sûr le dernier poème, Liberté, qui en constitue le climax. A l’instar de la Messe en sol majeur, l'œuvre est particulièrement difficile à interpréter. Cela étant, toutes les œuvres de Poulenc le sont. C’est une musique qui doit toucher l’auditeur ; elle va directement au cœur et doit être très transparente. Or, plus on cherche la transparence, plus on doit travailler. Cela étant, par le nombre de voix, la division, la technicité vocale et la difficulté harmonique, la Messe en sol majeur et Figure humaine sont particulièrement délicates à interpréter. Raison pour laquelle, je pense, elles sont très peu souvent données.
À côté de ces deux chefs-d’œuvre, je mets également les Huit chansons françaises, de petits bijoux très épurés. Le chant doit être très homogène. On doit, en particulier, entendre très distinctement les voix de soprano.

© Sylvain Gripoix
Pensez-vous à un autre compositeur du XXe siècle, dont la place du répertoire a cappella est aussi importante que chez Poulenc ?
Il y en a beaucoup. Et l’ensemble Aedes interprète de nombreux compositeurs des XXe et XXIe siècles, mais si je dois n’en citer qu’un ce sera Benjamin Britten. Un compositeur de génie, reconnaissable immédiatement, comme Poulenc. Et, comme lui, aussi génial à l’opéra que dans sa musique de chambre ou sa musique a cappella.

© Sylvain Gripoix
«Aedes est pour moi une aventure artistique autant qu' humaine.»
Le chœur Aedes célèbre ses 20 ans cette année. On constate que beaucoup de chanteurs de l’ensemble restent présents au fil du temps ...
Effectivement. Aedes est pour moi une aventure artistique autant qu'humaine. Il est important de travailler avec une équipe fidèle, même si bien sûr des changements sont intervenus au cours des ans. Pour en revenir à ces deux disques Poulenc, dont l’enregistrement s’étale sur une quinzaine d’années, si on trouve une unité sonore, c’est d’une part, bien sûr, grâce aux ingénieurs du son (3), mais également parce que depuis les débuts du chœur, nous avons toujours été animés par le même idéal sonore. Nous sommes toujours partis d’une sorte d’utopie sonore, à la recherche de la plus grande pureté, du plus grand mélange vocal, et en même temps de la plus grande expressivité individuelle. J’ai été particulièrement heureux, en réécoutant ces enregistrements, de 2009 à 2025, de constater qu’on y trouvait la même pâte sonore.
Propos recueillis par Frédéric Hutman, le 26 mars 2026

(1) Retrouvez l’interview de Mathieu Romano réalisée en septembre 2013 : www.concertclassic.com/article/atout-choeur-une-interview-de-mathieu-romano-chef-de-lensemble-vocal-aedes
(2) Aparté / 2CD AP396
(3) Florent Derex ; Arnaud Moral ; Florent Ollivier ; Clément Rousset ; Hugo Scremin.
Ensemble Aedes, dir . Mathieu Romano (avec la participation de circassiens de l’Académie Fratellini)
Œuvres de Brahms, Rachmaninoff, Barber, Poulenc, Martin, Britten, Hersant & Graves
Saint-Denis – Basilique
19 juin 2026 – 20h30
https://festival-saint-denis.com/concert/resonances/
Photo © Sylvain Gripoix
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