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Il Tamerlano de Vivaldi sous la direction de Thibault Noally au Théâtre des Champs-Elysées – IA, intelligence artistique – Compte rendu

Comment faut-il l’appeler ? Par le nom du perdant, Bajazet, titre retenu par Fabio Biondi pour son enregistrement paru en 2005, ou par le nom du vainqueur, Tamerlano, comme le fit Ottavio Dantone pour son intégrale sortie en 2020 ? C’est en tout cas l’une des plus belles partitions de Vivaldi (créée à Vérone au cours carnaval de 1735), enfin… de Vivaldi et de quelques autres, puisque le Vénitien composa certes un certain nombre d’airs nouveaux, puisant aussi dans ses propres œuvres antérieures, mais qu’il ne se priva pas d’emprunter à ses confrères. Pour autant, cette mosaïque fut assemblée avec beaucoup d’art et d’intelligence, en choisissant avec soin les morceaux les plus adaptés aux situations dramatiques. D’aucuns soupçonnent même Vivaldi d’avoir utilisé des airs napolitains pour les « méchants », les oppresseurs, en écho à leur conquête de la sphère musicale à la même époque, mais cela paraît un peu trop beau (et trop simple) pour être vrai.

Thibault Noally © Amandine Lauriol
Opportunes interventions
Quoi qu’il en soit, et quel que soit son nom, Tamerlano/Bajazet est un opéra qui possède à peu près tout pour fonctionner sur le théâtre (celui de Haendel, sur le même texte de départ, est régulièrement monté) et qui prouve qu’il n’est pas nécessaire de chercher midi à quatorze heures et de fabriquer des choses hybrides mêlant dialogues en allemands et airs en italien pour jouer les opus scéniques de Vivaldi. Cela dit, puisque pasticcio il y a, Thibault Noally ne s’est, lui non plus, pas privé d’intervenir dans la partition, remplaçant certaines arias d’emprunt par d’autres, de Vivaldi ou non, et introduisant des airs manquants là où le livret en prévoyait. Là encore, tout cela est fait avec une grande intelligence artistique, et dûment signalé dans le programme de salle. Dirigeant l’orchestre tout en jouant du violon, le chef nous épargne la frénésie qui a parfois tenu lieu d’option esthétique dans les opéras de Vivaldi, et tire le meilleur de la vingtaine d’instrumentistes de l’ensemble Les Accents, notamment des méritants cornistes, avec un continuo nourri, où l’orgue positif s’ajoute au clavecin.

Julia Lezhneva © Ksenia Zasetskaya
Stupéfiant gosier
Rien d’artificiel, mais tout d’artistique dans l’intelligence des six solistes réunis pour cette version de concert. Certes, leur gosier doit se montrer, à des degrés divers, rompu à la virtuosité la plus échevelée mais à aucun moment cela ne fait d’eux des machines ou des robots. La plus stupéfiante sur ce plan est bien sûr Julia Lezhneva, qui parvient à émettre en un temps record plus de notes qu’il ne semble humain d’en produire ; pour autant, son Irene reste un être de chair et de sang, comme le montre un très intériorisé « Sposa, son disprezzata » finement orné à la reprise, et tout l’humour qu’elle déploie dans l’air vocalisant de Giacomelli ici substitué à « Son tortorella ».

Eva Zaïcik © Victor Toussaint
Agilité et expressivité
Tout aussi impressionnant se montre Carlo Vistoli (photo) dans le rôle-titre : expressivité et puissance vocale sont des caractéristiques jadis trop rares chez les contre-ténors pour qu’on ne les salue pas bien bas, d’autant qu’elles se combinent à l’agilité et à la souplesse. Dans un autre registre évoluent les deux amants, Asteria à laquelle Anthea Pichanick confère la beauté de ses graves et l’émotion de son chant, et Andronico qui se pare ici des couleurs délicates de mezzo clair d’Eva Zaïcik. Suzanne Jerosme aborde avec un bel aplomb les airs virtuoses du confident Idaspe et, dans un rôle curieusement destiné à un ténor en 1735, Renato Dolcini s’investit à fond dans chacune des interventions de Bajazet.
Laurent Bury

Antonio Vivaldi : Il Tamerlano – Paris : Théâtre des Champs-Elysées, 6 janvier 2026
Photo © Nicola Allegri
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