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I Didn’t Know Where to Put All My Tears / Curlew River à l’Opéra de Nancy [jusqu’au 3 avril ; reprise à Rennes, 4-6 mai] – Onnagata ou pas – Compte rendu

D’un séjour en Extrême-Orient effectué en 1956, Benjamin Britten rapporta d’abord l’inspiration de son ballet Le Prince des pagodes, créé dès l’année suivante, pour lequel il succomba aux charmes du gamelan balinais et de l’échelle pentatonique. Il lui fallut plus de temps pour digérer les impressions causées au Japon par le nô et le gagaku, et c’est seulement en 1964 que fut composé Curlew River, d’après la pièce Sumidagawa. Le librettiste William Plomer, qui avait séjourné au Japon lorsqu’il avait une vingtaine d’années, en tira la première des trois « Paraboles d’église » qu’il devait écrire pour Britten. La partition, qui opte pour un exotisme bien plus décanté, a pour les théâtres le défaut d’être un rien trop brève : faut-il l’associer à l’une des deux autres Paraboles ? Hélas, ni Le Fils prodigue ni La Fournaise ardente ne se sont imposés avec la même évidence que La Rivière aux courlis.

© Jean-Louis Fernandez
Une sorte de négatif de Curlew River
L’Opéra de Nancy a confié à Silvia Costa le soin de trouver un complément adéquat, au titre aussi long que sa durée est brève, I Didn’t Know Where to Put All My Tears, composé par Marko Nikodijević (né en 1980). D’une vingtaine de minutes, ce « lever de rideau », comme on aurait dit jadis, explique comment est née la rivière qui sera au cœur du Britten, et les deux œuvres s’enchaînent sans solution de continuité. Le compositeur serbe a repris un certain nombre d’éléments employés par le Britannique, mais Silvia Costa a eu l’idée de proposer une sorte de négatif de Curlew River. Voulant écrire un beau rôle pour Peter Pears, Britten eut recours à ce que les Japonais nomme onnagata, c’est-à-dire un rôle travesti, seuls les hommes étant autorisés à se produire sur les scènes de nô ou de kabuki. « La Folle » est donc un rôle de ténor au sein d’une œuvre réservée à des voix masculines, tandis que dans I Didn’t Know…, la mère éplorée devient un rôle de soprano dans une partition n’ayant recours qu’à des voix féminines (qui se superposent discrètement à celles des moines à la toute fin de la représentation, légère entorse à l’orthodoxie britténienne).

© Jean-Louis Fernandez
Zhengyi Bai magistral
Le spectacle monté par Silvia Costa respecte la double identité occidentale et orientale des œuvres, en situant l’action parmi deux rangées de bancs d’église dont la disposition évolue au fil de la représentation et qui finissent par disparaître, mais sur une scène qu’enjambe une passerelle rouge évoquant les ponts japonais. Les costumes associent aussi les tenues monastiques européennes (avec un certain nombre de mannequins disposés sur les bancs) à des costumes très colorés et d’aspect asiatique pour les protagonistes. Deux bassins creusés dans le plateau permettent d’évoquer le franchissement de la rivière, des éclairages raffinés variant les atmosphères. Après I Didn’t Know… qui n’a rien de bien dramatique, malgré l’intensité des interventions de la soprano Chelsea Lehnea au milieu de la brume vocale créée autour d’elle par huit solistes de l’ensemble Le Balcon.
Chez Britten, le ténor Zhengyi Bai livre une interprétation magistrale de la Folle, avec beaucoup d’émotion et une voix infiniment plus suave que ne le fut jamais celle de Peter Pears, mais l’on est tout aussi frappé par la forte présence et le timbre d’airain du Passeur de Mark Stone, la distribution étant fort bien complétée par Michael Mofidian et Stephan Loges, sans oublier Thomas Day, du Trinity Boys Choir, dans le rôle de l’enfant. Dommage que les huit membres des pupitres masculins du chœur de l’Opéra de Nancy manquent à ce point d’ensemble, la direction d’Alphonse Cemin à la tête d’une poignée d’instrumentistes de l’Orchestre de l’opéra ne pouvant éviter les divers décalages constatés.
Laurent Bury

Marko Nikodijević : I Didn’t Know Where to Put All My Tears / Britten : Curlew River – Nancy, Opéra, 29 mars ; prochaines representations les 31 mars, 2 & 3 avril 2026 // www.opera-nancy.fr/en/activity/1069-i-didn-t-know-where-to-put-all-my-tears-curlew-river-marko-nikodijevic-benjamin-britten
Reprise à l'Opéra de Rennes du 4 au 6 mai 2026 : www.opera-rennes.fr/fr/evenement/i-didnt-know-where-put-all-my-tears-curlew-river
Photo © Jean-Louis Fernandez
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