Journal
Ninon Hannecart-Ségal en récital à l'Abbaye de Royaumont – Je ne suis pas celui que vous imaginiez ! – Compte rendu

On a déjà de souligné le profil singulier de Ninon Hannecart-Ségal, claviériste dont l’activité se partage entre le piano et le clavecin, plus particulièrement dans sa version moderne – même si elle n’exclut pas de son champ d’action les instruments anciens. Une passion pour le clavecin moderne qui l’a même conduite à fonder une Société du Clavecin Moderne avec le facteur lyonnais Jean-Pierre Rubin. Des instruments qui, comme nous l’expliquait l’artiste (1), « ont souvent mauvaise réputation parce que mal entretenus ».
Coup de foudre
C’est tout le contraire s'agissant du Anthony Sidey de Royaumont, autrefois propriété du galeriste Claude Bernard puis d’Alain Planès, qui en a fait don en 2022 à la Fondation valdoisienne. Fabriqué entre 1968 et 1972 (5 pédales, cadre en aluminium) et inspiré du clavecin Pleyel de Wanda Landowska, il offre un potentiel expressif assez stupéfiant. Ninon Hannecart-Ségal l’a découvert en 2022 alors qu’elle devait jouer Komboi de Xenakis à Radio France. Ce n’était par la bonne option pour cette pièce, mais la rencontre avec l’instrument fut un véritable coup de foudre. « J’ai été totalement époustouflée par son esthétique », confie-t-elle. On la comprend aisément.

© Fondation Royaumont
Le plastique c’est fantastique !
Responsable des Bibliothèques de Royaumont, Thomas Vernet a eu la bonne idée de proposer à la claveciniste d’entrer en résidence à la Fondation dès 2022. Elle se prolonge depuis : autant dire que l’artiste a eu tout le temps de parvenir à une maîtrise totale de l’instrument et d’en explorer les richesses et les subtilités. Pour les sautereaux, Anthony Sidey a utilisé non pas du bois mais ... du plastique : ce point technique peut paraître manquer de poésie, mais s’avère du plus grand intérêt musical. Selon la force d’attaque de la touche, le son – du fait de la ductilité du matériau – varie en effet très légèrement en intensité dynamique. On est ici dans la nuance la plus fine, mais une oreille attentive perçoit aisément le phénomène.
Reste que ce sont d’abord la variété des couleurs et les possibilités de registration qui – on reprend volontiers le mot de Ninon Hannecart-Ségal – époustouflent. A tous ceux qui conçoivent le clavecin moderne comme une urticante boîte à punaises, l’instrument d’Anthony Sidey semble lancer un fier « Je ne suis pas celui que vous imaginiez ! ». Avec de plus que solides arguments.

© Fondation Royaumont
Une étonnante aptitude à la registration
D’évidence, Ninon Hannecart-Ségal a su fidéliser son public depuis le démarrage de sa résidence. Il a répondu en nombre pour le récital Bach (avec en son milieu une création de Hyeokjae Kim) qu’elle offre dans l’acoustique très appropriée du réfectoire des convers. La Toccata et fugue en ré mineur (arrangée par la claveciniste), menée avec une contagieuse énergie, ouvre le programme. Pièce archi-célèbre dans sa version originale pour orgue, c’est là un choix idéal pour mettre d’emblée en valeur la personnalité de l’instrument et, plus que tout, son étonnante aptitude à la registration.
Après l’élan du BWV 565, la Sarabande de la Suite en ré majeur pour violoncelle seul BWV 1012 (arrangement de Gustav Leonhardt) crée le contraste et offre un moment suspendu – le jeu de luth présentant une sonorité aussi poétique qu’incarnée. Composition étonnante que la rare Suite en fa mineur BWV 823 (en trois mouvements seulement), pétrie d’influence française : entre la clarté et l’équilibre du Prélude et une Gigue qui paraît emplie d’heureux souvenirs du temps jadis, Ninon Hannecart-Ségal délivre une fabuleuse Sarabande, noble, étrange, comme encourtinée de songes. À l’épisode conclusif, elle enchaîne le Choral « Ich ruf zu dir » : l’ampleur de son du Sidey fait songer au mot de Landowska comparant son Pleyel à un « orgue mystérieux » ...

Hyeokjae Kim © Fondation Royaumont
Vertigineuse urgence
Le Sud-Coréen Hyeokjae Kim (né en 1998) (2) n’aura pas eu le bonheur d’être présent à Royaumont pour la création – très applaudie – de sa superbe pièce puisqu’il est retenu dans son pays natal pour son service militaire (d’une durée de deux ans). Commande de la Fondation Royaumont (avec le soutien de Mme Christine Jolivet-Erlih), One who Fell out of Nowhere, a été écrit en l’espace d’un court délai avant que le compositeur ne regagne la Corée. On le ressent par l’urgence qui se dégage d’une pièce très motorique, comme happée vers sa conclusion vertigineuse et effrénée. Formidablement dominée par Ninon Hannecart-Ségal, il n’est pas interdit d’y voir une allégorie de la furie du monde contemporain surgissant au milieu de l’univers aussi sensible que discipliné du Cantor.

© DR
Un enregistrement attendu chez Alpha Classics
Dans une large respiration, le Choral « Wenn wir in höchsten nöten sein » lui succède et paraît d’autant plus rassérénant. Le Petit Prélude en ut mineur BWV 999 assure la transition vers le célèbre « Jésus que ma joie demeure » issu de la Cantate BWV 147. Une musique lumineuse dans laquelle la claveciniste tire parti de la sonorité généreuse et de l’étagement des plans sonores permis par son instrument. Générosité qui appartient tout autant à la Chaconne de la Partita pour violon BWV 1004 (arrangée par Gustav Leonhardt) menée avec une vitalité et des contrastes qui rendent impatient de découvrir le disque Bach de Ninon Hannecart-Ségal attendu chez Alpha Classics au printemps 2027. Quant au récital de Royaumont, les micros de France Musique l’ont heureusement capté en prévision d’une diffusion le 31 mars prochain.
La programmation musicale de l’Abbaye s’étale désormais sur toute la saison : notez que l’ont pourra prochainement entendre le Quatuor Voce et le guitariste Pablo Márquez chez des compositeurs argentins (5 avril), puis le chœur Aedes dans le programme «Résonances » que Mathieu Romano et ses chanteurs ont imaginé pour le 20e anniversaire de leur ensemble (12 avril). Deux belles occasions de sortie dominicale à Royaumont.
Alain Cochard

(1) Lire l’ITV : www.concertclassic.com/article/trois-questions-ninon-hannecart-segal-la-clavieriste-decouvreuse
(2) www.hyeokjaekim.com/
Abbaye de Royaumont, salle des convers, 8 mars 2026 // www.royaumont.com/concerts-et-spectacles/
Photo © Fondation Royaumont
Derniers articles
-
30 Mars 2026Antoine SIBELLE
-
30 Mars 2026Jacqueline THUILLEUX
-
30 Mars 2026Michel EGEA







