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Les Dialogues des Carmélites selon Louis Désiré à l’Opéra de Marseille – Mortelles et pures – Compte rendu

Un peu moins de vingt ans après la dernière représentation à Marseille des Dialogues des Carmélites, Maurice Xiberras a programmé une nouvelle production de l’ouvrage de Francis Poulenc, invitant la fine fleur féminine du chant lyrique français, et quelques autres, à prendre le voile.
S’il est un opéra au mysticisme exacerbé, c’est bien la partition que le drame de Bernanos inspira au compositeur en 1957 – d’aucuns n’hésitent pas à le qualifier de « plus grand opéra français du XXème siècle ».  Construit autour de la mort, de la peur de la mort, du martyre et de l’union spirituelle de l’ensemble des fidèles, il met en scène, d’après une histoire vraie, la fin de vie des sœurs carmélites de Compiègne, guillotinées en 1794, victimes de la déchristianisation mise en place à la révolution. Une œuvre puissante, un crescendo dramatique qui conduit à un sommet d’émotion avec seize chutes du couperet de la guillotine tandis qu’un Salve Regina bouleversant accompagne les religieuses vers la lumière de l’au-delà.

 

Ana Escudero (Sœur Constance) & Hélène Carpentier ( Blanche de la Force) © Christian Dresse

Vision épurée
 

Le mysticisme, l’introspection, l’humanité, la foi, le doute, la peur et le courage incarnés au cœur de la communauté religieuse des carmélites ont certainement guidé le travail de Louis Désiré et de ses fidèles Diego Mendez-Casariego (décors et costumes) et Patrick Méeüs (lumières). Habitué à souvent travailler dans ses mises en scène le côté sombre des œuvres, Louis Désiré propose une vision épurée des « dialogues » ramenant l’action à l’intimité et la spiritualité des relations de ces femmes pures et tellement humaines dans leurs faiblesses, qui ont choisi de faire don de leur être et de leur vie par amour. La direction d’acteurs, ou plutôt, ici, d’actrices, est méticuleuse et délicate, servie par la classe du jeu des interprètes et la beauté des lumières, réglées à la perfection. Le final, souvent le casse-tête des maîtres d’œuvre, est ici une totale réussite, les religieuses entrant dans un au-delà lumineux en arrachant l’une après l’autre le ruban rouge autour de leur cou au moment de leur décapitation.

 

Hélène Carpentier (Blanche de la Force) & Eugénie Joneau (Mère Marie de l'Incarnation) © Christian Dresse 

 

Superbe Hélène Carpentier
 

Pour habiter cet univers si particulier, le distribution féminine est exceptionnelle. Au premier rang, Hélène Carpentier (photo) incarne Blanche de la Force, jeune femme en proie aux peurs d’un engagement qui lui semble être, pour elle, indispensable et dont elle appréhende rapidement l’issue finale. Une issue à laquelle elle n’échappera pas, choisissant au dernier moment de rejoindre dans la sérénité ses sœurs de martyre. A ses côtés, Ana Escudero, Sœur Constance, apporte avec aisance le soupçon d’insouciance de la jeunesse mais aussi un réalisme inéluctable face à la mort. Lucie Roche, dans le rôle de la prieure est puissante et émouvante à l’extrême au moment de son agonie. Angélique Boudeville est une Madame Lidoine particulièrement bienveillante pour ses sœurs mais aussi terriblement angoissée et tout à fait réaliste alors qu'Eugénie Joneau traduit à merveille la personnalité complexe de Mère Marie de l’Incarnation, la seule qui échappera à l’exécution. Laurence Janot, Mère Jeanne et Esma Mehdaoui, Sœur Mathilde complétant idéalement la communauté aux côtés des membres du chœur maison.

 

 Eugénie Joneau (Mère Marie de l'Incarnation), Léo Vermot-Desroches (Chevalier de la Force) & Hélène Carpentier (Blanche de la Force) © Christian Dresse

Une direction attentive
 

Du côté masculin de la distribution, Marc Barrard (photo) offre un Marquis de la Force empli d’humanité et d’amour paternel, visionnaire et lucide quant à l’issue fatale, dont il sera lui-même victime, mais qui n’interviendra jamais pour annihiler le choix de sa fille tant aimée. Un rôle taillé sur mesure pour un baryton dont on connaît l’élégance scénique et les qualités vocales. Léo Vermot-Desroches incarne un Chevalier de la Force tout en nuances, Kaëlig Boché (L’Aumônier), Gilen Goicoechea (Le Geolier), Yan Bua (1er Commissaire), et Frédéric Cornille (2e Commissaire) complétant idéalement le casting.
Debora Waldman propose une direction apaisée, attentive et adaptée à la scénographie mettant en relief la capacité de l’orchestre de l’opéra de Marseille à donner couleurs et sens à la composition de Poulenc, avec une spatialisation du son qui, à notre sens, n’a pas eu totalement l’effet escompté ôtant une part de son impact à la scène finale. Détail qui n’a en rien nuit à la qualité d’une production qui, espérons-le, revivra sur d’autres scènes.

Michel Egéa
 

Poulenc : Dialogues des Carmélites – Marseille, Opéra, 27 mars 2026 // opera-odeon.marseille.fr/programmation/dialogues-des-carmelites

© Christian Dresse

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