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​Une interview de Tanguy de Williencourt, pianiste et chef [Angers, 17 mai ; Six-Fours-les-Plages, 29 mai]– En attendant Beethoven

 

 


On le retrouve dès le 17 mai au beau Festival Pianopolis d’Angers dont le concert de clôture le verra à la fois soliste et chef de l’Orchestre national des Pays de la Loire. Un joué-dirigé qui résume bien l’orientation que prend la carrière de Tanguy de Williencourt depuis un moment. Son actualité est riche en ce printemps puisqu’on l'entendra aussi le 15 mai au Tempo Festival Le Croisic (dont il est directeur artistique) pour un concert partagé avec le Quatuor Fidelio, et le 29 mai dans le cadre de La Vague Classique de Six-Fours-les-Plages avec un programme tout beethovénien. Car l'année Beethoven approche et offre au pianiste l’occasion de s’engager dans un magnifique projet chez Harmonia Mundi.

 
Après avoir été pianiste chef de chant à l’Opéra de Paris, vous vous tournez vers la direction d’orchestre depuis quelque temps. Comment cette orientation s’est-elle dessinée ?
 
Le poste de chef de chant, très prenant, était difficilement conciliable avec les récitals et les concerts. Mais je garde le lien avec le monde lyrique en tant que chef assistant sur certaines productions. À l’Opéra de Paris j’ai travaillé récemment au côté de Pablo Heras-Casado pour Siegfried ; la saison précédente c’était avec Simone Young pour Don Carlos. J’en suis vraiment ravi parce que c’est un peu la marche au-dessus, après avoir été chef de chant. Et de travailler sur ce Wagner ou ce Verdi avec de tels chefs constitue une expérience vraiment passionnante. En dehors de l’Opéra de Paris, il se trouve que j’ai eu la chance, l’été dernier, d’enchaîner deux Tétralogies, d’abord comme chef de chant, au Staatsoper de Vienne avec Philippe Jordan et un casting superlatif.

 
« De pouvoir maintenant être de l’autre côté, de voir les coulisses, de travailler sur un Ring complet, c’était un rêve qui devenait réalité ! »

 
 
Dans la foulée, je suis parti à Bayreuth pour un autre Ring. J’étais ce qu'on appelle là-bas Musicalische Assistenz, c’est à dire chef de chant et chef assistant : un mélange des deux rôles où l’on est au piano sur les répétitions avec les chanteurs – j’ai aussi travaillé avec le chœur pour le Crépuscule des dieux – et où l’on tient la baguette pour certaines répétitions, pas avec l’orchestre mais avec les chanteurs solistes pour la mise en scène. Une expérience incroyable au côté de Simone Young, qui, après Don Carlos à l’Opéra de Paris, m’a adorablement invité à la suivre à Bayreuth et à l’assister sur la Tétralogie. Quelque chose d’inespéré pour celui qui, il y a quinze ans, découvrait Bayreuth en tant que spectateur et avait été complètement subjugué par ce théâtre, et par la musique de Wagner ! De pouvoir maintenant être de l’autre côté, de voir les coulisses, de travailler sur un Ring complet, c’était un rêve qui devenait réalité ! Et le Festival compte me réinviter pour les Maîtres Chanteurs, a priori dans un an, donc ce sera peut-être un plaisir renouvelé.
Côté ballet, en janvier-février dernier, j’ai eu l’occasion de diriger un « Hamlet » avec l’Orchestre de Mulhouse(1), spectacle dont j’ai aussi été le dramaturge musical en réunissant des œuvres de Grieg, Tchaïkovski, Sibelius, etc. J’étais en fosse avec sur scène les danseurs du Ballet de l’Opéra national du Rhin.

 

Jean-Baptiste Millot 

 
« Avec Chopin, il y tellement de rubato, on a affaire à une musique d’une souplesse incroyable et d’une grande flexibilité »
 
 
 
Le 17 mai prochain, au Festival Pianopolis d’Angers, vous serez à la fois soliste et chef de l’Orchestre national des Pays de la Loire dans le Concerto n°2 de Chopin. Cette expérience de joué-dirigé n’est pas une nouveauté pour vous ?
 
Cela s’est souvent produit, mais j’ai vraiment hâte de jouer ce 2e Concerto car ce sera la première fois que je le donne en concert et que, si j’ai fait beaucoup de joué-dirigé, c’était plutôt sur des concertos de Beethoven, de Haydn, donc des ouvrages de style classique avec un dialogue soliste-orchestre. La relation est très différente dans ce 2Concerto (2), où l’orchestre a davantage un rôle d’accompagnement, de soutien du piano, et harmonique. Ça va être autre chose dans le sens où, quand on dirige un concerto de Beethoven, il y a quelque chose d’assez « carré » ; il est assez évident pour l’orchestre de suivre le pianiste quand il joue. Avec Chopin, il y a tellement de rubato, on a affaire à une musique d’une souplesse incroyable et d’une grande flexibilité, et puis ... on a surtout les mains très très prises (!). A part bien sûr les tutti orchestraux où je peux vraiment diriger, une fois que le piano entre, les choses se passent surtout avec le visage, avec le regard, et l’orchestre doit être très à l’écoute pour se connecter à la partie de clavier, au rubato. Mais nous aurons toutes les répétitions pour cela et je pense qu’une dimension chambriste va s’installer. Le Concerto n° 2 sera précédé de l’Andante spianato et Grande Polonaise, où l’orchestre n’a que quelques ponctuations, et le programme s’ouvrira au piano seul – et en fa mineur comme le concerto – avec la Sonate « Appassionata » de Beethoven. Ce qui fait tout de même un bon petit marathon pianistique ...

 

© Julien Benhamou
 

 
« Quand on va dans le détail, que l’on voit l’évolution d’une sonate à l’autre, on est fasciné, subjugué, par la manière dont Beethoven apporte du nouveau dans l’histoire de la musique à chaque sonate. »
 
 
Beethoven, justement ! Vous le retrouverez le 29 mai au festival La Vague Classique de Six-Fours-les-Plages avec les Sonates op. 10 nos 1 et 2, op. 109 et 110. Dites m’en plus sur votre relation avec un compositeur qui, je crois, va beaucoup vous occuper dans les mois qui viennent ...
 
Mon lien avec la musique de Beethoven est constant depuis toujours et j’essaie d’inscrire ses sonates dans mes programmes de récital. Il y a cinq ou six ans, j’ai fait le compte de toutes celles que j’avais jouées en concert : il y en avait quinze ou seize. C’est là que j’ai commencé à caresser l’idée d’une intégrale, projet tout de même colossal et un peu vertigineux ... Il se trouve qu’il y a un an et demi environ, Harmonia Mundi m’a proposé de réaliser un enregistrement des 32 Sonates. Je vais procéder par étapes, la première session se déroulera du 21 au 27 mai prochains. C’est vraiment formidable de pouvoir se lancer dans un telle entreprise ; je dirais que c’est un rêve de gosse qui se réalise. Loin de moi l’idée de vouloir rivaliser avec toutes les intégrales mythiques du XXe siècle, juste le bonheur de pouvoir me plonger à corps perdu dans ces chefs-d’œuvre. C’est le génie absolu et, quand on va dans le détail, que l’on voit l’évolution d’une sonate à l’autre, on est fasciné, subjugué, par la manière dont Beethoven, à chaque sonate, apporte du nouveau dans l’histoire de la musique. J’ai vraiment très hâte d’entrer en studio pour une semaine avec un premier ensemble de onze sonates. Je ne procède pas de façon chronologique, on trouvera dans ce premier volume de trois disques, l’ « Appassionata », la « Walstein », la « Clair de lune », pour les plus connues, mais aussi les trois Sonates op. 2.

 
 
« Je garde un grand souvenir de la semaine passée à l'Académie Jaroussky ; il a là quelques jeunes talents qui sont très prometteurs ... » 

 
 
On a eu l’occasion de vous retrouver en fin d’année dernière dans le rôle professeur à l’Académie Jaroussky, où vous remplaciez Cédric Tiberghien. Qu’avez vous retiré de cette expérience pédagogique ? Vous enseignez toujours au CNSMDP sinon ?
 
J’y suis toujours assistant de Florent Boffard en effet, et c’est un bonheur que d’accompagner ces jeunes qui sont très talentueux. Quant à l’Académie Jaroussky, j’ai absolument adoré ! Ils font un travail formidable en mettant vraiment le pied à l’étrier à des jeunes qui, souvent, viennent de terminer ou sont en train de terminer leurs études au CNSM. Je me souviens, après avoir fini les miennes, de cette période où c’est un peu la traversée du désert pour les étudiants. On n’a pas encore beaucoup de concerts, il faut gagner sa vie, on fait de petits cachets à droite à et à gauche ; ce sont des années qui peuvent être vraiment difficiles, parce qu’on a eu avant le cadre du CNSM, qui est très confortable et très encourageant, et que, tout à coup, on se retrouve un peu livré à soi-même. L’Académie Jaroussky a vraiment un rôle fantastique qui est de permettre cette transition justement, et de faire connaître de jeunes musiciens qui sont mis en avant de façon superbe. Ils ont un excellent niveau. J’avoue que ce n’est que du bonheur de les faire travailler. Le niveau technique est très abouti et on est dans la musique absolument en permanence. Je garde un grand souvenir de la semaine passée à la Seine Musicale, il a là quelques jeunes talents qui sont très prometteurs ... 

 

Léa Desandre © Eric Nehr

 
« Travailler avec les voix est toujours une immense source d'inspiration pour nous les pianistes, avec nos marteaux et nos touches. »

 
 
 
Je note que vous donnerez un récital le 5 juin prochain à Dortmund avec Léa Desandre. Qu’en est-il de vos collaboration avec chanteurs ou instrumentistes ?
 
J’ai joué il y a une dizaine de jours à Londres, au Wigmore Hall, en compagnie d’un violoniste avec lequel une collaboration s’installe. Il s’agit de Nathan Mierdl, le violon solo du Philharmonique de Radio France, un remarquable jeune violoniste. Par-delà un niveau technique irréprochable, il a une sonorité, un intensité dans son jeu, un esprit d’analyse des œuvres aussi que j’apprécie énormément. C’est assez rare en duo de parvenir tout de suite à une telle évidence de la connexion et j’espère que cette collaboration se poursuivra.
Quant au récital avec Léa Desandre, ce sera une première. Nous nous connaissons amicalement, mais n’avons jamais encore partagé la scène. Une très beau programme Debussy, Schubert, Duparc, Berlioz nous attend. Je m’en réjouis : travailler avec les voix, est toujours une immense source d'inspiration pour nous les pianistes, avec nos marteaux et nos touches.
 
Propos recueillis par Alain Cochard, le 11 mai 2026
 

 

 
(1) www.operanationaldurhin.eu/fr/spectacles/saison-2526/dance/hamlet
 
(2) Un concerto nourri de belcanto, de style brillant aussi et l'on ne doute pas qu'il ira comme un gant à Tanguy de Williencourt après l'avoir entendu dans des pages de Louise Farrenc à la BnF, le 27 avril dernier // www.concertclassic.com/article/louise-farrenc-par-le-quatuor-hanson-heloise-luzzati-tanguy-de-williencourt-la-bnf-5eme

(2) www.konzerthaus-dortmund.de/en/programm/05-06-2026-junge-wilde-lea-desandre/
 
 
 
Festival Pianopolis / Angers
17 mai 2026 – 17h
Centre de congrès Jean-Monnier
www.angers.fr/vivre-a-angers/culture/musique/angers-pianopolis/index.html?tx_searchevent_list%5Bsearch%5D%5Bscreen%5D=2
 
Festival La Vague Classique
29 mai 2026 – 20h30
Six-Fours-les-Plages – Maison du cygne
www.sixfoursvagueclassique.fr/evenement/tanguy-de-williencourt/
 
Photo © Jean-Baptiste Millot

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