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La Dame aux camélias de John Neumeier [jusqu’au 23 mai] – La douloureuse évidence – Compte-rendu

 

 
 
Les mots manquent, mais il faut les trouver : pour tâcher de dire à quel point cette plongée dans la souffrance intime d’une de ces belles créatures jetées en pâture au désir des hommes, à l’appât de ce qui brille, à l’amour de la vie, tout en risquant de finir sur le trottoir, est l’une des plus fascinantes que John Neumeier ait faites au cours de son immense œuvre de chorégraphe. Créée en 1978 pour la divine Marcia Haydée, muse du Ballet de Stuttgart, enfin entrée au répertoire de l’Opéra de Paris en 2006, La Dame aux Camélias demeure intouchable, à l’abri du temps, sublime, déchirante, dans son romantisme sans pathos, où la profondeur du tracé et de l’exploration des âmes savent aller jusqu’à l’épure, notamment dans la mort de Marguerite, qui s’éteint seule, juste affaissée, sans grands gestes de désespérance.

 

© Maria-Helena Buckley - OnP

 
Un ballet qui se déploie comme un récit
 
Neumeier est aussi un homme de théâtre, et rien, dans le déroulement du drame, qu’il a reconstruit à sa façon, ne sent la variation pour le plaisir de la performance, la préparation des tours, l’entrée en scène pour une diagonale, la virtuosité pour le plaisir de briller : tout s’enchaîne dans une scénographie quasi cinématographique, rien ne ralentit l’action, sinon les silences qui la rendent encore plus prenante. Démarrée sur la vente aux enchères des pauvres biens de la jeune courtisane, l’histoire se déroule en doublé, l’héroïne assistant en divertissement plus que troublant à l’histoire de Manon Lescaut, livre que Marie Duplessis (alias Marguerite Gautier) avait d’ailleurs sur sa table de nuit, dans la vraie vie. Jusqu’au martyre final de Manon, donné en spectacle, et qui préfigure le sien, alors que maquillée à outrance et vêtue d’une splendide et pitoyable robe écarlate, pour donner l’illusion de la vie, elle va sombrer.
 

 

© Maria-Helena Buckley - OnP

La vérité des gestes
 
Pour qui a un peu suivi quelques-uns des chefs d’œuvres de Neumeier que l’Opéra de Paris a pu inscrire à son répertoire, du Songe à la 3e Symphonie de Mahler, de Sylvia au Chant de la Terre, on sait son art des portés effrayants, que les grandes jupes de Jurgen Rose, son comparse décorateur, dispendieux mais grandiose, font ici vibrer, tandis que les malheureux porteurs de ces envolées doivent faire preuve d’une harassante solidité autant que d’élégance, on sait surtout que chaque geste diffuse une intense vérité, que rien n’est dessiné au hasard, que le moindre froncement de narine, d’esquisse de regard, de frôlement , de fausse invite, porte tous les tourments de la sensibilité la plus aiguë.

 

© Maria-Helena Buckley - OnP

 
Le vertige de l’amour
 
Sur ce point , le duo où Marguerite et Armand se livrent enfin à leur amour naissant est certainement l’une des séquences les plus criantes de vérité qui puisse se voir dans un ballet : lorsque la Dame, d’abord, coquette, mutine, jouant son rôle de séductrice pour se défendre d’une émotion en laquelle elle ne peut croire, passe enfin du câlin à la vraie caresse, au toucher profond, doigts dans les cheveux de son partenaire, et que sa vie bascule dans cet instant où elle s’abandonne enfin. S’ensuit un duo tourbillonnant, fiévreux, ébloui, éblouissant, qui coupe le souffle. Tout le reste du ballet est ainsi porté par cette même légèreté cruelle, où la fièvre se tapit au creux des gestes les plus anodins, et notamment aussi dans la scène, si difficile à faire porter par le seul mouvement, où le père d’Armand vient demander à Marguerite de quitter son fils : furieuse, affolée, suppliante, brisée, l’évolution du personnage est ici décrite avec une fabuleuse progression dramatique. Sans parler de l’émouvante incarnation de Sae Eun Park en Manon, face à un Jérémy-Loup Quer toujours aussi incisif.

 
Incarnations grisantes
 
Rôles difficiles, pour les danseurs, mais dont ils raffolent car ils peuvent y déployer une gamme expressive et brûlante, passant de la plus touchante délicatesse à la passion la plus folle , en gardant le contrôle de figures d’une foudroyante intensité. Et combien Neumeier a eu raison de mêler Chopin à ce drame, lui dont les pièces les plus légères se mêlent ici aux chants les plus poignants, avec toujours la même fluidité. Deux pianistes soutiennent fort bien l’enjeu, Frédéric Vaysse-Knitter et Michal Bialk, tous deux apparentés à la Pologne, tandis que le chef Markus Lehtinen, parfois un peu agité face à l’Orchestre de l’Opéra, sait aussi suspendre le temps lorsque résonnent les notes les plus éthérées, et que les arabesques semblent tournoyer dans le vide, projetées dans l’infini.

 

© Maria-Helena Buckley - OnP

 
Multiples distributions
 

Les distributions mettent ici à l’honneur parmi les plus belles étoiles de l’opéra, au rang desquelles figurent évidemment Dorothée Gilbert, grande vedette de la maison, et qui la quittera prochainement, et surtout Amandine Albisson (photo), magnifique dans la largeur de son parcours, le déploiement aérien de ses arabesques, les cambrés intenses qui révèlent sa souffrance, la délicatesse des bras, si parlants. Une danseuse qui peut créer des merveilles, et aiguillée par la vigilance de l’équipe qui a encadré cette reprise, avec notamment Kevin Haigen, vedette de la grande époque de Neumeier, et  Agnès Letestu qui fut une inoubliable Marguerite sur ce plateau.  Autour d’eux, tout scintillait, tout bondissait dans l’insouciance du drame cruel, danseurs habités, belles courtisanes amies ou cupides comme Bianca Scudamore et Roxane Stojanov , et un Armand Duval de belle stature, Hugo Marchand, parfois un peu figé mais magnifique porteur, face à son sobre et intense géniteur, Yann Saïz. Un ballet qu’on a peine à applaudir, tant l’on en sort le cœur serré, autant qu’ébloui par l’intelligence du récit et ses facettes orfévrées au scalpel.     

Jacqueline Thuilleux
 

La Dame aux camélias (mus. F. Chopin / chor. J. Neumeier)– Paris, Palais Garnier, 8 mai 2026 ; prochaines représentations les 12, 13, 14, 15, 16, 19, 20, 21, 22 & 23 mai 2026 // www.operadeparis.fr/saison-25-26/ballet/la-dame-aux-camelias
 
Photo © Maria-Helena Buckley - OnP  

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