Journal
Anna Vinnitskaya en récital au Théâtre des Champs-Elysées – De l’ombre à la lumière – Compte-rendu

Etrange soirée, commencée dans une sorte d’uniformité un peu tiède, et qui devait se finir sur des merveilles ! On sait la classe d’Anna Vinnitskaya, dont le concours Reine Elisabeth de Belgique avait couronné en 2007 les doigts d’acier et la musicalité prenante, différente de la virtuosité de nombre de ses confrères du moment. La Russe, aujourd’hui quarantenaire et en possession totale de ses moyens, fait une nouvelle fois preuve, dans le cadre de la série Piano 4 Etoiles, de sa maîtrise et de sa distinction, mais progressivement. Un récital ouvert sur des pages ravéliennes, jouées avec finesse et une impeccable précision, mais qui ne faisaient pas rêver, et où les plans s’enchaînaient comme mécaniquement, sans que rien ne vienne surprendre.
Intensité mais trop d’intimité
De la Sonatine aux Jeux d’eau, qui miroitaient mais dont l’eau ne « chatouillait » pas, comme le suggère en épigraphe une citation d’Henri de Régnier, une transparence, mais sans reflets lumineux ou gaieté légère. Et surtout un Tombeau de Couperin plongé dans l’affliction, alors que ces pièces, bien que dédiées au souvenir des amis de Ravel morts pendant la guerre de 14, trouvent leur charme dans une légèreté néoclassique parsemée de quelques notes plus acides, qui évoque la fuite du temps, plus que le drame de ces morts tragiques. Même intensité un peu marmoréenne, même sobriété dans la musique tellement brûlante de Scriabine, sa Sonate n°3 dont pourtant toutes les volutes étaient dessinées avec une perfection graphique. Mais on y quêtait l’émotion, l’élan lyrique que la pianiste ressent sûrement mais qu’elle semblait garder pour elle seule.
L’envol
Puis vint Brahms, et son chant limpide, délicat, égrené avec trois Intermezzi, opus 117, dans lesquels, le deuxième surtout, la vie coulait, la poésie flottait, l’oreille s’enchantait. Les doigts se faisaient caresse et nulle virtuosité n’y encombrait la délicatesse de ces pages rêveuses. Ensuite, brin de folie, avec les Variations sur un thème de Corelli, opus 42 de Rachmaninov, du piano pour le piano, enchaînées avec un brio éclatant, où le tempérament de l’interprète se faisait enfin jour.
L’acmé
Et enfin, les bis, où comme libérée d’une sorte de pression qui la faisait retenir les contrastes et les couleurs d’une palette que l’on devinait riche, elle a explosé dans Ravel, la première des Valses nobles et sentimentales, sur une tout autre démarche que dans les pièces d’entrée, puis fait scintiller et virevolter le Prélude op. 32 n° 12 de Rachmaninov. Avant de se plonger dans un monde de douce rêverie avec l’Opus 67 n°2 des Romances sans paroles de Mendelssohn, qui disait combien elle pouvait se faire enveloppante, toujours une élégance bienvenue mais cette fois convaincante. Surprenante progression.
Jacqueline Thuilleux

Paris, Théâtre des Champs Elysée, 24 mars 2006
Photo © Johan Jacobs
Derniers articles
-
30 Mars 2026Antoine SIBELLE
-
30 Mars 2026Alain COCHARD
-
30 Mars 2026Michel EGEA







