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Hommage à Jean Guillou (1930-2019) – Compositeur et penseur de l’orgue contemporain

L’éternelle et fascinante jeunesse de Jean Guillou (photo) lui aura permis de vivre son art jusqu’au dernier moment de son riche parcours de musicien et de penseur de l’orgue contemporain, avec tout au long de l’automne dernier nombre de concerts à Villasanta (Milan), Munich (St Michael) ou León (l’orgue Klais de la cathédrale est le dernier instrument, somptueux, conçu par Jean Guillou), série inaugurée en la cathédrale Saint-Étienne de Toul lors d’un émouvant retour aux sources : L’Offrande musicale de Bach. « Il est vrai que je n’avais pas joué cette œuvre depuis assez longtemps, et la reprendre a été une forme de résurrection. Elle avait été une échelle de Jacob m’entraînant vers les plus grands espaces musicaux et les plus grands bonheurs dans l’interprétation, notamment de la Sonate en Trio. »
 
Ce monument de pure spéculation et d’absolue beauté, Jean Guillou en avait conçu la transposition à l’orgue dès 1947, mettant à profit une longue période de convalescence. Si l’on songe aux difficultés respiratoires qui sa vie durant auront pesé sur Jean Guillou, on se demande, émerveillé et presque incrédule, comment cet homme d’une incessante activité – également le compositeur : ses dernières œuvres pour orgue, Macbeth – Le lai de l’ombre et Mémoires, sont de 2015 et 2016, tout comme son Colloque n°10 pour 7 Trompettes, Orgue et Percussions – a pu faire preuve sans jamais faillir d’un tel souffle, dans quelque domaine d’activité que ce soit et au prix, il est vrai, d’un travail acharné qui participait du prodige de sa singulière longévité – le triomphe, indéniablement, de la volonté. D’une « fragilité » de toujours, il était taillé pour l’éternité. L’œuvre immense du compositeur l’atteste, où il n’est pas seulement question d’orgue, mais de musique de chambre, concertante, symphonique, vocale.

La biographie de Jean Guillou est à la fois connue et nimbée de mystère quant à sa formation initiale. Natif d’Angers, où le nom de Raphaël Fumet apparaît parmi ses maîtres, il étudia au Conservatoire de Paris auprès de Marcel Dupré (premier prix d’orgue, 1954), Maurice Duruflé (harmonie) et Olivier Messiaen (analyse musicale). Or L’Offrande musicale montre clairement que Jean Guillou fréquentait les sommets bien avant d’entrer au Conservatoire de Paris. Quand on lui demandait d’où lui venait sa science vive et pénétrante de l’écriture et des instruments, dès l’orée de sa vie de musicien – l’organiste et pianiste qu’il était écrivait admirablement pour la voix (ayant un rapport essentiel et fondateur à la littérature et étant lui-même poète), les vents, les cordes, les percussions, solistes ou réunis, reflet d’une perception intime de la nature et des possibilités de chaque famille et de chaque instrument –, sa réponse non pas évasive mais diffuse laissait entendre que le musicien, intuitif et inspiré comme tous les vrais créateurs, avait avant tout puisé en lui-même et dans l’étude personnelle des maîtres la matière tant esthétique et spirituelle que technique de son art, le passage obligé au Conservatoire n’ayant que confirmé et d’une certaine manière formalisé sa reconnaissance de musicien parmi ses pairs. De fait, si Dupré ou Messiaen, et l’on peut aussi y voir une forme d’hommage, font l’objet de quelques subtiles réminiscences dans ses premiers opus (la Fantaisie op. 1 date officiellement de 1952 – le problème de la datation des œuvres de Jean Guillou promet d’être une difficulté souvent insoluble pour les historiens et exégètes à venir), la personnalité et le style de Jean Guillou ne s’en imposèrent pas moins instantanément dans toute leur originalité.
 

L'orgue de la Philharmonie de l'Elbe à Hambourg © DR

L’enseignement, dès le milieu des années 1950 – Lisbonne, Berlin, Zurich –, et la recherche en matière de facture instrumentale, Jean Guillou ayant œuvré comme nul autre à l’émergence de l’orgue du XXIe siècle (1), furent par ailleurs des données essentielles de son intense activité, à travers notamment sa collaboration avec deux facteurs d’orgues allemands – Jean Guillou se reconnaissant, d’une manière générale, profondément lié à la culture allemande : Detlef Kleuker (1922-1988), qui réalisa les orgues de la Grange de la Besnardière, de Notre-Dame des Neiges à l’Alpe d'Huez, de la Tonhalle de Zurich (avec Steinmeyer, instrument, hélas !, récemment démonté pour être remplacé par un orgue Kuhn), de Notre-Dame du Chant d’Oiseau à Bruxelles ; et Philipp Klais, qui réalisa celui de la cathédrale de León, également concepteur de l’orgue de la Philharmonie de l’Elbe de Hambourg où, le 18 avril 2018, Jean Guillou avait fêté, lors d’un concert mémorable, ses quatre-vingt-huit printemps devant un public l’ovationnant dans un état d’absolue sidération. Orgues auxquels il convient d’ajouter, toujours sur le plan de leur conception, le Van den Heuvel de Saint-Eustache : la tribune parisienne de Jean Guillou de 1963 jusqu’à 2015, le Tamburini-Zanin du Conservatoire San Pietro a Majella de Naples (qu’il a enregistré de superbe manière), ou le Mascioni de l’église des Portugais à Rome.
 

L'orgue de Saint-Eustache © Mirou

Le disque, précisément, parallèlement à une carrière non moins intense de concertiste international, joua lui aussi un rôle essentiel dans la diffusion des conceptions interprétatives et de l’œuvre de Jean Guillou. L’art de l’interprète, aussi prodigieusement singulier dans ce domaine que dans celui de la création proprement dite, ne pouvait faire l’unanimité – lui-même s’en serait inquiété ! Et ce d’autant plus que toute musique abordée l’était dans la perspective et le contexte sensible de son propre ancrage dans son propre temps (mais comme il savait faire sonner les instruments anciens ! – en témoignent nombre de gravures réalisées aux Pays-Bas, notamment à Saint-Bavon de Haarlem). Si la musique contemporaine et moderne s’épanouissait dès lors dans son élément, plus on remontait le temps et plus l’onde musicale subissait une distorsion situant Jean Guillou à des années de lumière des interprètes prônant l’« historiquement informé », l’approche nécessairement personnelle de Jean Guillou se situant résolument dans le temps présent. Bach fut naturellement au cœur de toutes les polémiques. Encore convient-il de tenir compte de l’évolution du musicien, nullement statique dans son approche mais toujours en mouvement, au rythme de la vie et de la musique, bien des périodes aussi différentes que complémentaires pouvant être décelées dans ce grand demi-siècle discographique.

© Giampiero del Nero
 
Les disques proposés par Augure (2) ont d’ailleurs sensiblement fait bouger les lignes, mettant en lumière maints aspects de l’art et de l’œuvre de Jean Guillou que sa discographie « officielle » antérieure (Philips/Decca, Dorian, Festivo…) avait peut-être par trop schématisées. Paru fin 2018, le dernier opus en date est un rare album Widor et Vierne, qu’il lui arrivait de jouer en concert mais qu’il n’a guère enregistrés, dont les Variations et l’Allegro des Cinquième et Sixième Symphonies de Widor, à Rotterdam et absolument captivants, et une Deuxième Symphonie intégrale de Vierne à Saint-Eustache, éloquent exemple de la manière dont Jean Guillou revisitait le répertoire, au gré d’une instrumentation librement assumée (sans infidélité au texte, autrement déployé) de partitions souvent « figées » dans les registrations imprimées. L’authentique réinterprétation du saisissant Cantabile équivaut à une redécouverte. Signée Giampiero Del Nero (Augure), la magnifique et troublante photo de couverture de cet album, reprise ci-dessus, montre véritablement Jean Guillou tel qu’en lui-même au soir de sa vie – du moins le versant olympien du regard bleu si profondément lumineux de cet être par ailleurs aussi chaleureux que réservé, plein d’humour et de tendresse, puissant tempérament au demeurant, bien que toujours avec élégance, sobriété et délicatesse –, comme si déjà il relevait d’un autre monde. J. Guillou : Judith Symphonie (extrait)

J. Guillou : Judith Symphonie (extrait)

Il faut souvent que les grands musiciens disparaissent pour que l’on se mette à approfondir leur œuvre. La tâche est immense. En lieu et place du sempiternel Concerto de Poulenc – que l’on aime pourtant infiniment (et une fois de plus à la Philharmonie de Paris le 23 mars, avec Iveta Apkalna, titulaire du Klais de l’Elbphilharmonie) – peut-on espérer entendre un jour l’un des sept Concertos pour orgue et orchestre de Jean Guillou, mais aussi l’un de ses deux Concertos pour piano ? En 1971 et 1972, l’ORTF avait créé ses deux premières Symphonies pour orchestre, dont la prodigieuse Judith-Symphonie. Ne serait-ce pas une belle mission pour Radio France, par exemple lors d’un Festival Présences, que de faire découvrir sa Troisième Symphonie op. 30 (1977), sous-titrée La Foule, inédite et, sauf erreur, non créée – ou faut-il attendre et espérer que l’on s’en préoccupe outre-Rhin ?
 
On constate avec bonheur que l’œuvre d’orgue de Jean Guillou figure de plus en plus souvent au programme des récitals, le moment étant venu, terriblement bousculé par la brutale disparition du compositeur, le 26 janvier à Paris, que d’autres interprètes se l’approprient. Ainsi Zuzana Ferjenčíková, qui en 2013, dans le cadre du 24ème Festival de Saint-Eustache, avait donné en concert l’intégrale de l’œuvre d’orgue de Jean Guillou (corpus qui s’est donc enrichi depuis), vient-elle de se lancer pour MDG (maison allemande…) dans une intégrale au disque de cette œuvre considérable. Gravé à Dudelange, le remarquable premier volume a été publié en 2018.
 

Le projet d'orgue à structure variable de Jean Guillou © DR

N’ignorant rien de la longue histoire de l’orgue, et la respectant d’autant plus dans ses liens indissolubles avec les lieux de culte que la voûte et l’acoustique en résultant ont façonné l’évolution de l’instrument, Jean Guillou n’en rêva pas moins de sortir l’orgue de l’église, pour en faire un instrument presque comme les autres – ce qu’il n’est donc pas tout à fait. C’est avec une nostalgie teintée de tristesse sinon de résignation qu’il songeait à son projet visionnaire d’« orgue à structure variable », doutant d’en contempler lui-même l’aboutissement. Philipp Klais, chargé de sa réalisation, se serait aussitôt consacré à cette mission si le financement avait pu être réuni du vivant de Jean Guillou. Se trouvera-t-il quelqu’un pour relever le défi et faire vivre l’idée d’un instrument orgue affranchi de certaines contraintes ?
 
Michel Roubinet

(31/01/2019)
 
(1) Jean Guillou : L’Orgue, souvenir et avenir (4ème édition) : symetrie.com/fr/titres/l-orgue-souvenir-et-avenir
      Les orgues conçus par ou avec Jean Guillou : antoine.pietrini.pagesperso-orange.fr/index.htm
  
(2) Augure : www.jean-guillou.org
 
 
Photo © DR

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