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Falstaff à l’Opéra de Montpellier – Lutte des classes – Compte-rendu

Naufragé à cause du Covid en 2020, ce Falstaff mérite amplement sa résurrection à Montpellier (après vingt-neuf représentations triomphales à l’Opéra de Nuremberg), tant la relecture qu’en propose David Hermann est jubilatoire. Volontairement déphasée, elle n’a rien de littéralement shakespearien façon Globe Theatre : ni hauts-de-chausse, ni crevées, et encore moins de Sir John ventripotent. La taverne de la Jarretière est devenue un KebapKing, et les maisons à colombages des immeubles de banlieue avec paraboles à chaque étage ; un espace trash où l’on jette ses poubelles par les balcons et où l’on se soulage dans les parties communes. Au revers de ce décor en panneaux d’aggloméré se trouve la demeure des Ford, bourgeois un tantinet blasés, avec loft-bibliothèque et piscine.

© Marc Ginot - OONM
Parti pris iconoclaste
Dès l’abord, le propos est celui de l’opposition sociale. La distorsion est radicale, et plus d’une fois l’on pense au film Parasite – ce qui ne surprend pas de la part d’un metteur en scène éminemment cinéphile, dont la cousine n’est autre que Justine Triet, réalisatrice multi récompensée d’Anatomie d’une chute. De précédentes mises en scène à Lyon (Tannhäuser, 2022), ou Simon Boccanegra à Montpellier (2019) ont dévoilé l’étendue de sa palette visuelle. Ce soir de première, les jeunes spectateurs, conquis, ont salué le parti pris iconoclaste ; à l’inverse, les habitués, nostalgiques des atours élisabéthains traditionnels, semblaient désarçonnés.
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© Marc Ginot - OONM
Plus Don Juan zonard que Gargantua exténué
Il est vrai que ce Falstaff, matamore miteux à la tête d’une bande de bras cassés (épatants Loïc Félix et David Shipley), plus Don Juan zonard que Gargantua exténué, est le triomphateur de l’intrigue. S’il est d’abord filouté par l’opulente Alice d’Angélique Boudeville, c’est bien lui qui mène la danse, surlignant les hypocrisies du couple Ford (où se distingue la monumentale basse d’Andrew Manea), les commérages de Meg (à laquelle se prête avec délice Marie Lenormand) et la nymphomanie de Mrs Quickly, bien servie par le mezzo goguenard de Kamelia Kader.
Une direction d’acteurs millimétrique emporte le plateau avec une verve digne du meilleur Rossini, et ce jusqu’au final, où Falstaff, ayant démasqué chacune et chacun dans une pitrerie qui tient autant du Songe d’une nuit d’été que du quatrième acte des Noces de Figaro, s’avère le serviteur d’un paganisme aussi bienveillant que cocasse. Le renversement général, façon rave sous LSD, ne trahit en rien la morale livrée durant la réplique finale de Falstaff : « Toutes sortes de gens ordinaires me raillent et s’en font gloire. Cependant, sans moi, ces gens-là, avec tant de morgue, n’auraient pas un brin d’esprit. Je suis celui qui vous rend astucieux. Mon esprit crée l’esprit des autres. »

© Marc Ginot - OONM
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Un baryton à la hauteur
Il fallait à cette vision décapante un baryton à la hauteur. Bruno Taddia se glisse à merveille dans le costume, habile, touchant, virtuose dans l’onomatopée autant que dans le falsetto. Véritable ange de lumière de cette féroce satire sociale, Julia Muzychenko campe une Nanette aux aigus merveilleusement filés, anticipant le « O mio babbino caro » de Gianni Schicchi, à laquelle réplique le Fenton de Kévin Amiel, un brin pusillanime. Yoann Le Lan prête son ténor vigoureux au docteur Caïus.
En fosse, Michael Schønwandt libère un Verdi pétulant où chaque pupitre de l’Orchestre national Montpellier Occitanie, où chaque intervenant du Chœur de l’Opéra national Montpellier Occitanie, tient impeccablement sa partie dans cette partition où Verdi, octogénaire, lâche la bride à l’autocitation et au pastiche, du Bal masqué à Don Carlos.
Vincent Borel

Verdi : Falstaff - Montpellier Opéra-Comédie, 7 janvier : prochaines représentations les 9, 11 et 13 janvier 2026 // www.opera-orchestre-montpellier.fr/evenements/falstaff/
Photo © Marc Ginot - OONM
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