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​ Wolfgang Zerer à l’orgue Kern de Saint-Séverin (Saison Plein-Jeu) – Déclinaisons d’un instrument

 
 
La saison de Plein-Jeu à Saint-Séverin se partage chaque année entre grands concerts et concerts-tremplin, ces derniers offrant à des étudiants de CNSM ou CRR de se produire en ce lieu historique et prestigieux. On relève ainsi, le week-end des 28-29 mars, une « Tribune ouverte aux conservatoires d’Île-de-France », après quoi Saint-Séverin accueillera, le 25 avril, Christopher Allsop, organiste de l’Eton College Chapel, et la classe d’orgue de cette institution d’élite.
 
Pour les grands concerts 2025-2026, après avoir convié en ouverture de saison Paul Goussot (orgue Dom Bédos de Sainte-Croix de Bordeaux, Conservatoire de Rueil-Malmaison et Haute École de Musique de Genève) et Pierre-Alain Clerc, récitant : fameux programme Jean de La Fontaine, Saint-Séverin recevra le 23 mai Liesbeth Schlumberger (Temple de l’Étoile, Paris, CSNM de Lyon). Entre-temps c’est Wolfgang Zerer qui le 28 février, dans une église quasi comble, s’est illustré aux claviers de l’orgue Kern. Pédagogue recherché, formé à Vienne, Amsterdam et Stuttgart, ce natif de Passau enseigne à la Hochschule für Musik und Theater Hamburg, au Conservatoire de Groningen et à la Schola Cantorum Basiliensis. Les mélomanes le connaissent au disque pour sa participation à l’œuvre d’orgue de J.-S. Bach dans le cadre de l’intégrale de la musique du Cantor publiée par Hänssler Classic (172 CD !) ou encore l’anthologie Matthias Weckmann qu’il a gravée à l’orgue Schnitger-Ahrend de la Jakobikirche de Hambourg (Naxos).

 
Comme si l’on entendait plusieurs instruments

 
De l’intérêt de convier des musiciens dont le quotidien se nourrit d’autres esthétiques instrumentales : réputé servir tant les classiques français que l’œuvre de Bach – et au-delà –, l’orgue Kern fut ici décliné de manière autre et multiple, donnant la sensation d’entendre non pas un mais plusieurs instruments, selon la géographie et l’époque des répertoires, au fur et à mesure d’un programme d’une flamme et d’une énergie impérieuses. Coutumier des Schnitger de Basse-Saxe et de Frise orientale (Groningen, Pays-Bas), Wolfgang Zerer puisa l’inspiration dans les timbres de l’Allemagne du Nord sans chercher à imiter cet univers si particulier, ici avant tout source d’inspiration, dans la diversité, au service de l’équilibre pour l’œuvre initiale de son programme, la Toccata BuxWV 156 de Buxtehude (dont les Toccatas sont beaucoup plus fragmentées que les Praeludia à fugues multiples), avec évocation poétique du traditionnel consort de violes des pages chambristes de l’époque, sur anches douces et solistes.
 

saint severin

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Prise de risque maximale

Le périple se poursuivit vers l’Allemagne centrale : Sonate en trio n°3 de Bach, virtuose et charpentée, ornementée avec art dans l’Adagio e dolce médian (notamment la reprise), puis l’Autriche, sous influence italienne à Salzbourg : Toccata Duodecima et ultima de Georg Muffat, formé en Italie et en France – le Kern sous un jour vraiment à part, italianisant pour les premières sections, ouvertement français pour la péroraison sur grand chœur. S’ensuivirent trois pages de la Clavierübung III de Bach, grande et petite versions des Dix commandements puis un Wir glauben all an einen Gott (grande version) sur tempo d’enfer bousculant incontestablement l’approche habituelle de cette affirmation scandée de la foi, ici plus survoltée qu’ancrée. Retour à l’Autriche voire l’Italie avec une Fantaisie K. 594 de Mozart vigoureusement contrastée (irrésistible fanfare ornementée), confirmant la prise de risque maximale ressentie tout au long de ce récital généreux et flamboyant.

 
Déstabilisant, mais fascinant
 

Une œuvre exigeant souffle et endurance refermait ce programme festif : Toccata et fugue en fa majeur de Bach, la première sur un tempo échevelé déstabilisant de prime abord carrure et articulation, pour finalement, par effet d’accumulation, fasciner l’auditeur ; la seconde grandiose sur son Organo pleno ininterrompu et transportant littéralement l’assistance. Épuisé, Wolfgang Zerer ? Pas au point de ne pas remercier le public d’un tel accueil par un petit bis : long premier mouvement de la Sonate en trio n°5, avec autant de fraîcheur et d’intacte vivacité que si l’interprète venait de commencer son programme…

 
Michel Roubinet
 

Paris, église Saint-Séverin, 28 février 2026
https://www.orguesaintseverin.fr/concerts2025-26
 
Photo © DR

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