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Une interview du Quatuor Arod [15 janv. - Cité de la musique ] – « Haydn joue à nous surprendre, nous interprètes et, par notre entremise, à surprendre le public. »

Après des enregistrements consacrés à Mendelssohn, Schubert ou à la Seconde école de Vienne, le Quatuor Arod vient de signer une intégrale remarquée des six Quatuors op. 76 de Joseph Haydn pour Erato. Fondée en 2013 et formé de Jordan Victoria (premier violon) Alexandre Vu (second violon), Tanguy Parisot (alto) et Jérémy Gabarg (violoncelle), la formation donnera l’intégrale de l’Opus 76 dans le cadre de la 12e Biennale de Quatuors à cordes à la Cité de la musique le 15 janvier. A l’approche de ce concert, Jordan Victoria et Tanguy Parisot se font les porte-parole du Quatuor Arod.
Votre quatuor est né en 2013 ; vous en faites partie depuis l’origine Jordan Victoria, tandis que vous, Tanguy Parisot, ne l’avez intégré qu’en 2018. Pourquoi avoir choisi d’enregistrer les Quatuors op. 76, cycle fondateur ô combien ?
J.V. : En fait, c'est l’un des premiers disques que nous voulions faire. Alexandre, notre second violon, y tenait vraiment. L’Opus 76 n° 1 est l’un des premiers quatuors que nous avons travaillés ; nous l’avons beaucoup joué, au Concours Nielsen en 2015 entre autres. Au moment de réfléchir à des enregistrements nous nous sommes dit qu’il fallait attendre encore un peu afin de mûrir notre approche. Et finalement nous aurons attendu plus de dix ans avant de confier l’Opus 76 aux micros.

© Le Philtre - Marc de Pierrefeu
Six quatuors, qui sont autant de chefs-d’œuvre. On ne peut qu’être ébloui par le niveau et la variété de cet ensemble ...
T.P. : Oui, tout à fait, cette musique est d’une très grande variété. Nous voulions aussi enregistrer, pas forcément les six Quatuors op. 20, mais quelque chose de plus proche du début du romantisme, des œuvres de maturité où l’on trouve énormément de caractères différents, des mouvements lents très profonds, et également, beaucoup de joie, beaucoup de divertissement dans les menuets, dans les premiers mouvements et beaucoup de brillance dans les finales.
Vous jouez souvent les finales à un tempo vraiment très ... audacieux.
J.V. : Ça, c'est un peu ma faute, j'avoue. Je ne m’en rends pas tellement compte ; je suis emporté par l'adrénaline du concert en général et je ne m’en aperçois pas sur le moment. Et puis mes collègues viennent me dire ensuite qu’en définitive ce final était très, très rapide !

"Nous avons fait beaucoup de recherches, et décidé de prendre le temps, de réfléchir à l'esthétique que nous voulions donner à la musique de Haydn"
Votre quatuor a une douzaine d’années d’existence. Comment se passe votre relation avec les œuvres de Haydn ?
T.P. : Au début le quatuor a enregistré du Mendelssohn, de la musique romantique d’une approche un peu plus simple, plus sensible et peut être plus facile pour nous. Quant à Haydn, nous avons fait beaucoup de recherches, et décidé de prendre le temps, de réfléchir à l'esthétique que nous voulions donner à sa musique. Recherches qui se sont aussi orientées sur les instruments. Nous sentions qu’avec nos archets modernes, très lourds, nous ne parvenions pas à obtenir la vivacité nécessaire. Nous avons consulté Jean-Yves Tanguy, un archetier spécialisé dans la période classique.
Entre 1750 et 1800, il y a eu énormément de styles d'archet. Nous en avons essayé beaucoup, peut être une quinzaine, pour savoir vraiment, quel modèle allait nous convenir. Notre choix s’est finalement porté sur un archet qui date à peu près de 1770, de l'école de Léonard Tourte, vraiment à cheval entre l'archet baroque et celui que l’on connaît aujourd’hui. Cela nous a vraiment permis de nous libérer dans notre approche, pour trouver cette légèreté, ces appuis qui sont tellement naturels avec ce matériel.
Cela signifie-t-il que si vous donnez en concert certains de ces Quatuors op. 76 et que vous jouez ensuite un quatuor de Beethoven ou un ouvrage plus contemporain, vous allez changer d'archet ?
T.P. : En effet. Nous aurions bien aimé aussi changer de cordes et avoir du boyau. Cela aurait sonné différemment, mais pour nous, c'est trop compliqué. Il faudrait avoir en réalité deux instruments pour un concert.
Quand on évoque Haydn, on pense évidemment à l'émotion qui se dégage des mouvements lents. Mais il y a aussi un humour, qui occupe une place très importante dans sa musique, et qu’on retrouve dans cet Opus 76. Particulièrement sous vos archets. La voie vers cet humour est-elle difficile à trouver ?
J.V. : En ce qui me concerne, c'était un peu un challenge. Quand on a enregistré Mendelssohn c'est une musique qui me parlait, qui me paraissait assez facile, parce que c'est quelque chose de sensible, d’un peu torturé. Et quand on a découvert Haydn, c'était presque l’opposé. Même dans le Quatuor en ré mineur op. 76 n° 2, il y a toujours une pointe d'humour, une manière de petite plaisanterie, un sourire en coin. C’est un aspect fascinant du travail sur la musique de Haydn.
Les partitions sont-elles très précises en ce qui concerne les tempi, les intonations, les nuances ?
T.P. : Non, car à l’époque il y a beaucoup de choses que les compositeurs n’écrivaient pas, qui allaient de soi dans le contexte musical d’alors. Haydn ne recopiait pas toutes les annotations au long de la partition. Certaines fois, on a juste quelque chose au début et c’est ensuite à nous d’interpréter. L’humour que nous évoquions auparavant vient aussi de toute les surprises qu’introduit Haydn. Il joue à nous surprendre, nous interprètes et, par notre entremise, à surprendre le public.

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"L'intégrale de l'Opus 76 sera vraiment un marathon pour nous, psychologique et physique ! "
L’intégrale de l’Opus 76 vous attend le 15 janvier à la Cité de la musique ...
J.V. : Et ce sera vraiment un marathon pour nous, psychologique et physique ! Et je pense que ça va être particulièrement stimulant de s’y plonger et d’y entraîner les auditeurs. Il y a une grosse différence d'écriture entre les six quatuors. Le 6e commence à vraiment être très compliqué. On y trouve des formules de composition très modernes ; on se rapproche beaucoup de Beethoven. Nous étions justement en train de le travailler ce matin et nous nous disions qu’on est vraiment à la limite de tomber, non pas dans le romantisme, mais le pré-romantisme, et donc dans l'Opus 18 de Beethoven, qui est à peu près contemporain
Avant d’enregistrer l’Opus 76 de Haydn, vous êtes passés par Mendelssohn, Schubert et la musique française (Debussy, Ravel, Attahir). Et puis il y a aussi un album que j'adore, votre « Mathilde album », où Elsa Dreisig se tient à vos côtés dans le 2e Quatuor de Schönberg ...
J.V. : Ce 2e Quatuor a beaucoup compté dans l'histoire de notre formation, nous l’avons joué dans les concours durant des années ; il nous a vraiment portés. Mais nous adorons également le 2e Quatuor op. 15 de Zemlinsky qui figure sur ce même disque (avec le Langsamer Satz de Webern ndlr).
T.P. : C’est un enregistrement qui m’a beaucoup plu. Reste que nous sommes plutôt tournés en ce moment vers le cycle des quatuors de Bartók. Ce sera un autre grand projet d'enregistrement. Jordan les a déjà joués tous les six. Et il nous reste maintenant à travailler le Cinquième, tous ensemble dans la configuration actuelle de ne notre formation. Un superbe voyage nous attend. Je suis complètement fasciné par la musique de Bartók. Nous l’avons d’ailleurs travaillée avec Kurtág – on nous voit à l’œuvre dans le documentaire réalisé par Bruno Monsaingeon. Quelle impressionnante personnalité que Kurtág ! Nous avons effectué neuf heures de travail avec lui – sur le 1er Quatuor en particulier – ; nous étions épuisés, et lui, à 90 ans, pas du tout ! Ce serait absolument formidable si nous arrivions à préparer les six quatuors avec lui.
Tanguy, quand vous avez intégré le quatuor 2018, s’agissait-il de votre première expérience de quartettiste ?
J’avais déjà eu l’occasion de faire du quatuor avec piano et du quatuor à cordes. J'ai suivi la classe du Quatuor Ysaÿe au CNSMDP, ce qui m'a énormément apporté, tant sur le plan musical qu’humain ; une expérience vraiment fondatrice dans ma vie d'artiste. En fait, mes professeurs ne voulaient pas trop que je fasse de l'orchestre parce qu'ils trouvaient que j'avais trop de personnalité. J'étais un peu « fou ». Et du coup, je me suis assez vite tourné vers le quatuor, un univers qui m’attirait beaucoup.

© Le Philtre - Marc de Pierrefeu
"Quand on interprète les quatuors de Bartók, on constate qu’il s'est énormément inspiré, d’un point de vue formel, de ceux de Beethoven."
Et où en êtes-vous de l’exploration des quatuors de Beethoven ?
J.V. : Nous en avons travaillé plus de la moitié, mais il nous faudra des années et des années avant de les aborder dans leur totalité. Il faut arriver à un niveau hallucinant pour les interpréter. Et quand on interprète les quatuors de Bartók, on constate qu’il s'est énormément inspiré, d’un point de vue formel, de ceux de Beethoven.
Pour en revenir au six Quatuors Opus 76, vous les aimez tous autant ?
T.P. : Oui, tous autant. Mais on peut changer, en avoir un préféré à telle période, et un autre à un autre moment.
J.V. : J’ai beaucoup joué le Quatuor op. 76 n° 5, je l'avais même joué avant d'entrer dans le Quatuor Arod, et il est vrai que je l'apprécie beaucoup. Mais je suis heureux aussi de jouer les cinq autres. Lorsque nous avons travaillé le n° 1, en 2015, c’était mon préféré, je l'adorais. Maintenant, cela change au gré des interprétations.

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"Si vous regardez la vidéo de l’Opus 76 n°1 captée en 2015 et que vous nous écoutez maintenant, je pense que ça n’a plus rien à voir."
Comment le travail se déroule-t-il lorsque vous décidez d'aborder une œuvre ?
T.P. : On passe beaucoup de temps sur l’analyse harmonique de la partition. Et puis tout est joué très, très lentement, pour entendre vraiment chaque note, pour comprendre sa place dans l'équilibre du quatuor. Après nous mettons en commun nos idées, nous les confrontons pour parvenir à une solution commune parce que, de toute façon, il faut in fine jouer l’œuvre !
J.V. : C’est un processus qui prend du temps mais se révèle passionnant. Nous adorons ce travail de recherche, cette nécessité d'aller vraiment au fond de l'interprétation, de se poser les questions en étant très ouvert. Je me souviens que le quatuor avait joué l’Opus 76 il y a plusieurs années, et là, munis de nos nouveaux archets, nous sommes repartis sur une page quasiment blanche et avons réfléchi en profondeur à ce que nous voulions proposer. D'ailleurs, si vous regardez la vidéo de l’Opus 76 n°1 captée en 2015 et que vous nous écoutez maintenant, je pense que ça n’a plus rien à voir.
Après tout l’intense et gigantesque travail de préparation, reste-t-il encore une marge de liberté au concert ?
J.V. : Totalement. Et c'est ce qui est extrêmement difficile, ce travail de la liberté. Pour citer un exemple, ce matin, on a commencé la journée en travaillant le Quatuor op. 76 n°4 « Lever de soleil ». On a travaillé la réactivité et la mise en place, en cherchant ce que Haydn voulait dire. Il fallait que je sois fantaisiste, que ce soit tout le temps improvisé. Mes trois partenaires ne savent jamais vraiment ce que je vais faire. Et, bien sûr, je dois être lisible. Durant l’enregistrement c'était difficile parce qu’il fallait essayer d'être inspirant, mais en même temps, il ne fallait pas faire n'importe quoi, il ne fallait pas proposer 10 000 versions différentes parce que ça aurait être très compliqué de choisir. Il faut en tout cas éviter que cela ne devienne une version rigide, ça ne marche pas pour cette musique !

© Le Philtre - Marc de Pierrefeu
"Nous "sentions" plus Haydn."
Qu'est ce qui est le plus difficile quand on commence un concert ? Haydn ou Mozart ou les deux sont-ils aussi ardus à interpréter ?
J.V. : Haydn ou Mozart ? C’est justement le dilemme qui s’est présenté au moment de choisir le programme de notre enregistrement. Nous avons penché du côté de Mozart au départ et, presque au dernier moment, nous nous sommes dit que cette musique était encore trop compliquée pour nous. Nous « sentions » plus Haydn.
Et il y a aussi une forme d’injustice envers ce créateur qui, malgré son inépuisable génie ne jouit pas aujourd’hui de la popularité qui devrait être la sienne ...
J.V. : A ce sujet, permettez-moi de livrer une anecdote. Un jour, nous avons donné un concert dont le programme rassemblait trois quatuors de l’Opus 76. Des gens sont venus nous voir ensuite et nous ont dit : « Vous auriez pu continuer encore longtemps. C'était tellement beau et pur comme musique qu'on aurait pu en écouter beaucoup encore ». Cela nous a confortés dans l’idée d’entreprendre notre intégrale.
Propos recueillis par Frédéric Hutman, le 9 décembre 2025

Quatuor Arod
Haydn : intégrale des six Quatuors op. 76
15 janvier 2026 – 20h
Paris – Cité de la musique (salle des concerts)
https://philharmoniedeparis.fr/fr/activite/musique-de-chambre/28248-quatuor-arod
Photo © Le Philtre - Marc de Pierrefeu
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