Journal
Georges Aperghis, invité du Festival Présences 2026 à Radio France – Une musique qui parle, sonne et captive – Compte-rendu

Depuis plus d’un demi-siècle, Georges Aperghis (photo centre) construit une œuvre très personnelle, où la note n’est jamais loin du geste, où les mots tantôt s’exposent comme matériau revendiqué, tantôt seulement affleurent. Mais le compositeur, aujourd’hui octogénaire, n’est pas du genre à se laisser enfermer entre les trois ou quatre murs du théâtre musical.

Georges Aperghis © Christophe Abramowitz / Radio France
Un créateur indéfectiblement curieux
L’une des grandes réussites de cette 36e édition du festival Présences aura été de montrer un musicien indéfectiblement curieux, toujours en recherche de sons, de formes, de constructions ou d’inspiration. C’est ainsi sous la forme d’Études que le festival nous aura fait rencontrer sa musique pour orchestre. La démarche y est alors celle du peintre qui répète sur la toile les motifs de son idée fixe jusqu’à ce qu’il la tienne. Dans l’Étude VII, donnée en création française par Peter Rundel à la tête de l’Orchestre philharmonique de Radio France, un simple mouvement de ricochets aux cordes se propage à tout l’orchestre, recomposé sans cesse en sous-groupes multiples. Cette écriture presque pointilliste – ce sera le cas encore le lendemain avec les Études III et V, jouant des contrastes et de la discontinuité – révèle des sonorités inouïes qui, de loin en loin créent une dramaturgie de fait.

Quatuor Diotima © Michel Nguyen photographe
Traces, résurgences et hypnoses
Entendre ce compositeur toujours à l’affût des idées est passionnant. On retrouve trace par exemple, sous la forme de quelques balises sonores en guise de ponctuation, des expériences menées sur l’orchestre dans son Quatuor à cordes no 2, commandé par Radio France pour le Quatuor Diotima, le festival se délocalisant pour l’occasion au théâtre des Champs-Élysées. Créée entre le tout premier quatuor de Beethoven – joué avec beaucoup de souplesse et d’agilité – et le Quintette de Schubert – où les Diotima trouvent une belle homogénéité avec Victor Julien-Laferrière au second violoncelle –, cette œuvre magistrale est à la fois un vrai quatuor et du vrai Aperghis. Elle mobilise l’archet autant que la voix des quatre musiciens : les phonèmes s’assemblent comme le font les sons des instruments. Il y a même continuité des uns aux autres ; c’est une musique qui parle, sonne et captive.

Enrico Pomàrico © Astrid Ackermann
Des configurations toujours renouvelées
Georges Aperghis s’affirme toujours en maître de la dramaturgie musicale. Quand il s’agit d’œuvres vocales, cela passe par des configurations toujours renouvelées. C’était le cas pour Tell Tales pour six voix et alto, créé en octobre dernier au festival de Donaueschingen (1). Ça l’est encore pour Selfie in the dark, co-commande de Radio France, de la WDR et du Festival Acht Brücken de Cologne. Les deux voix – la soprano Johanna Zimmer et la mezzo Christina Daletska, superbes de précision, d’ampleur et de cohésion – sont souvent à l’unisson, redoublées encore parfois par les solistes de l’Ensemble Musikfabrik, mais se dissocient peu à peu au fil de l’œuvre. Celle-ci est foisonnante, pleine de résurgences musicales (polyphonies, chaconnes, récitatifs soutenus par le piano, le clavecin ou l’harmonium), avant de s’achever dans une atmosphère hypnotique, tout comme Babil (1996), pour clarinette et ensemble, qui la précédait, conduit par l’excellent clarinettiste de Musikfabrik et le chef Emilio Pomàrico.
Un condensé de la pensée musicale d’Aperghis
L’ensemble basé à Cologne, qui a reçu le Grand Prix « Antoine Livio » de la Presse musicale internationale sur la scène du Studio 104 en amont du concert, revenait le lendemain pour les Intermezzi de Georges Aperghis, œuvre inclassable écrite sur mesure en 2016 pour les seize musiciens de Musikfabrik. Il y a là un condensé de la pensée musicale d’Aperghis : c’est une sorte d’agora musicale où chaque musicien s’exprime par le jeu instrumental, par la voix, par le geste, chacun devenant tour à tour chef d’orchestre de cette fresque qui semble se réinventer à chaque instant. Le jeu brillant, engagé des musiciens a un effet euphorisant.
Présent tout au long du festival, Georges Aperghis n’a pas fait mentir sa réputation d’homme ouvert et curieux, très attentif à toutes les musiques présentées en regard de ses propres œuvres. Le rapprochement avec certains compositeurs relève de l’évidence (et de l’histoire), comme Bernard Cavanna dont la Messe un jour ordinaire fait toujours son effet, plus de trente ans après sa création, sous la direction de Léo Warynski.

Christian Tetzlaff © Christophe Abramowitz / Radio France
Le son du « blanc absolu »
Ce concert de l’Ensemble Multilatérale voyait la création d’Énantiosème de Nicolas Tzortzis (né en 1978), qui requiert du flûtiste Matteo Cesari une virtuosité stupéfiante, nourrie par les interactions avec l’ensemble. Suivait Whiteout où l’Autrichienne Eva Reiter (née en 1976) propose une approche par le son du « blanc absolu ». Pour cela, elle fait dialoguer jusqu’à les confondre la voix de la soprano Anne-Emmanuelle Davyet les instruments, acoustiques, amplifiés ou électroniques, dont une flûte contrebasse du facteur Paetzold jouée par la compositrice elle-même. C’est l’une des créations fortes du festival. Il y en aura d’autres : lors du concert de clôture, Innsmouth de la Grecque Sofia Avramidou (photo à dr., née en 1988) trouble la ligne mélodique portée par l’orchestre par les effets de souffle et de résonance et crée une atmosphère pleine de mystère (l’œuvre s’inspire d’une nouvelle de H. P. Lovecraft). Au même concert dirigé par Cristian Măcelaru, l’Orchestre national de France créait un concerto pour accordéon en demi-teinte de Georges Aperghis (avec Jean-Étienne Sotty en soliste) qui n’exploite pas complètement l’idée d’y associer l’orgue (tenu par Alma Bettencourt) comme instrument « transitionnel », mais aussi Thin Ice, concerto pour violon du Tchèque Ondřej Adámek (photo à dr., né en 1979).
Faire surgir le théâtre
L’œuvre s’ouvre sur une « énergie brute », toute en syncopes, rythmes venus d’un folklore plus ou moins imaginaire, une façon d’être au monde qui se retourne au gré des mouvements en introspections et en réminiscences sous l’archet inspiré de Christian Tetzlaff. On notera d’ailleurs la vigueur du genre concertant puisque, la veille, l’Espagnol Mikel Urquiza proposait un triple concerto, Un désir démesuré d’amitié, écrit pour le Trio Catch (clarinette, violoncelle, piano), qui s’appuie sur une orchestration exubérante et, aussi, sur une énergie débordante, débridée. Quel contraste avec l’autre pièce au programme, le saisissant Where are you ? d’Ondřej Adámek ! Il y a bien ici encore des emprunts revendiqués aux musiques populaires, mais ils sont interpolés avec une forme de rituel fascinant. On suit l’œuvre suspendu aux gestes et à la voix – de l’éclat à l’inaudible – de la mezzo Magdalena Kožená, traversant l’espace fantastique que crée l’orchestre. Le compositeur tchèque, tout comme Georges Aperghis, sait faire surgir le théâtre sans perdre de vue la musique.
Jean-Guillaume Lebrun

(1) www.concertclassic.com/article/creations-aux-donaueschinger-musiktage-2025-le-mouvement-la-vie-la-musique-compte-rendu
Photo : (de g. à dr.) Ondřej Adámek, Georges Aperghis, Sofia Avramidou © Christophe Abramowitz / Radio France
Derniers articles
-
16 Février 2026Michel EGEA
-
14 Février 2026Laurent BURY
-
13 Février 2026Laurent BURY







