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Festival Paris des Orgues 2022 — Un festival confronté au désintérêt des édiles parisiens – Compte-rendu

 
 
 
Comment expliquer la fréquentation décevante des concerts du Festival Paris des Orgues, bien modeste pour une ville de cette importance, en regard d'une programmation d'une telle qualité dans sa diversité (1) ? La question de la viabilité d'un festival d'orgues à Paris semble véritablement posée, même s'il est vrai que toutes les entités culturelles de la capitale, y compris les plus instituées et prestigieuses, souffrent d'une baisse sensible de fréquentation post-Covid, avec à la clé les difficultés financières que l'on imagine.
 
À désespérer des édiles municipaux
 

Qui dit festival d'orgue pense Toulouse les Orgues : la réussite du genre, cas unique en vérité, a fortiori sur la durée. (Contrepoints 62 – le Festival des Orgues du Pas-de-Calais en avait pris le chemin, tout au long de dix années couronnées de succès, avant d'être brutalement suspendu, aléas des choix politiques en matière d'action culturelle.) Donnée de base : la réussite de TLO, parallèlement à l'idée de festival, à sa gestion et au patrimoine instrumental de la Ville rose l'autorisant (Paris n'a rien à envier sur le plan patrimonial), reste indissociable de l'engagement de la Ville – à l'origine de TLO : Pierre puis Dominique Baudis –, toute manifestation d'envergure ayant besoin d'une structure aidante, garante de stabilité et de continuité, sur le plan financier et logistique.

Absolument rien de tel à Paris où la Ville, aux deux tiers du Festival, n'a toujours pas confirmé le soutien qu'elle pourrait apporter, en dépit de tous les contacts imaginables pris longtemps en amont, on s'en doute. À désespérer des édiles municipaux, et surtout à douter de leur intérêt pour une telle manifestation, pensée pour une promotion coordonnée du considérable patrimoine instrumental parisien – dans la droite ligne de la suppression des Concours internationaux, dont un prestigieux Concours d'orgue qui, en son temps et à l'instar des autres concours de la Ville de Paris – Concours Maurice André (2), Jean-Pierre Rampal, Mstislav Rostropovitch… – mais sans que cela se concrétise, aurait dû porter un nom, celui de Marie-Claire Alain.
 
Le contre-exemple toulousain
 
À Toulouse, ville à taille humaine et pour ainsi dire piétonne, on va d'un concert à l'autre sans difficulté ni rupture géographique, ce qui assurément est plus malaisé à Paris. Avec pour conséquence que chaque concert y est par la force des choses dissocié des autres, par le lieu et la date – il semble en effet difficile d'envisager plusieurs concerts enchaînés sur une même journée dans la capitale, ce aux dépens d'une réelle convivialité et de cet esprit festivalier qui sont l'une des forces de TLO. Ce qui est possible le temps d'un week-end, sur la base du bénévolat des artistes et des organisateurs lors d'une manifestation entièrement gratuite pour le public (mais qui n'en a pas moins un coût), ainsi que Le Paris des Orgues l'a montré avec ses marathons des orgues désormais proposés lors des Journées Européennes du Patrimoine : cette année le 17 septembre (3), apparaît tel un défi difficilement surmontable pour un festival si la structure ne bénéficie pas d'un soutien à la hauteur des enjeux. Nul doute que, à Paris, la notion de festival s'en trouve distendue et la cohérence de la programmation diluée aux yeux du public potentiel.
 

 

L'orgue Gonzalez de l'Oratoire du Louvre © Mirou

Témoin de la facture néo-classique
 
On note que le succès tient aussi à la communication des lieux pour annoncer et promouvoir le concert les concernant. Ainsi celui, magnifique, de David Cassan (photo) à l'Oratoire du Louvre a-t-il bénéficié d'une fréquentation honorable – l'enthousiasme du public, quelle qu'en soit l'importance numérique, étant en chaque occasion un véritable encouragement. L'instrument, dont il est titulaire et que l'on n'a pas si souvent l'occasion d'entendre en concert (celui-ci était le premier depuis trois ans), est l'un des plus grands de Paris : un Danion-Gonzalez de 67 jeux. De 1962, c'est un solide témoin de la facture néoclassique, du type « orgue à tout jouer » par la suite si décrié mais dont les possibilités sont effectivement importantes, programme à l'appui.

Fonds remarquables d'ampleur (mais anches un peu « crues », bien que parfaitement intégrées), en dépit d'un omniprésent bruit de soufflerie (?) sans doute amplifié par l'acoustique quelque peu étouffante à l'Oratoire, pour l'orgue comme pour les autres instruments ou les voix, dans un Choral n°1 de Franck d'une belle noblesse, aussitôt suivi de son contraire en termes de timbres : Sonate en trio n°3 BWV 527 de Bach ! Ni un Cavaillé-Coll, ni un Schnitger, certes, mais la musique vit et s'épanouit. Virtuoses à souhait (David Cassan joue sans chaussures, avec dès lors un usage plus restreint des talons, ce qui influe sensiblement et positivement sur articulation et phrasé), les pages suivantes s'accommodaient à merveille de cette esthétique : ultime mouvement d'Évocation de Dupré et Scherzo op. 2 de Duruflé (créé par André Fleury en 1928 à l'orgue de l'Hôtel Majestic, avenue Kléber, un Rieger de 1923 conçu par Jean Huré, inauguré par André Marchal : un autre temps, où l'orgue avait sa place dans les salles de concert et les théâtres, les lieux de réception, chez les particuliers…, Rieger par la suite transféré, et ensuite hélas retouché, en l'église Saint-Michel-des-Batignolles).

Puis hommage à Pierre Pincemaille, l'un des maîtres de David Cassan, avec des extraits de sa restitution de L'Oiseau de feu de Stravinski, où l'on put apprécier plus encore la retransmission sur grand écran du jeu de l'interprète, la musique transcrite de ce ballet créant sa propre chorégraphie : Danse infernale de Katcheï (glissando ascendant réitéré du pied droit sur tenue du gauche, bel exemple de la participation de l'œil à l'écoute), Berceuse et Final, le tout d'une époustouflante énergie et superbement orchestré. Une vaste improvisation enchaînant esthétiquement sur les Dupré et Duruflé précédents fit alterner versets de l'Apocalypse et leur commentaire, entre et sur la lecture des textes, tour d'horizon inspiré au service de l'instrument de l'Oratoire, stimulé dans sa globalité.

 

Marie-Ange Leurent et Éric Lebrun

 Eric Lebrun & Marie-Ange Leurent © Pascal Copeaux

Hommage à Franck
 
Le concert suivant fut l'un des moments de grâce du Festival : soirée Franck par Marie-Ange Leurent et Éric Lebrun à Saint-Antoine-des-Quinze-Vingts, tribune qui « dispose » de son propre public – transférable vers un autre lieu ? : c'est toute la question, qui vaut pour tout lieu de la programmation du Festival. Le hasard des dates fit que cette exploration de l'approche symphonique de Franck à l'orgue fut prolongée le lendemain par l'unique audition intégrale à Paris, en version de concert, de l'impressionnant opéra de Franck Hulda (4) – il est temps de cesser de minorer l'art de la couleur chez Franck en prétendant qu'il orchestrait comme il registrait à l'orgue, et inversement, sa maîtrise individualisée et richement déployée de l'instrument, orgue ou orchestre, étant apparue aux Quinze-Vingts comme au Théâtre des Champs-Élysées dans toute sa plénitude.

Chez Franck, au gré d'une structure des plus complexes, il faut savoir faire montre de force dramatique et d'expressive retenue, d'éloquence affirmée et d'intimité, jongler avec les masses sonores et les jeux de détail. Marie-Ange Leurent en fit la démonstration dans une Grande Pièce symphonique des plus cohérentes et subtilement articulée, avant de faire rêver le Cavaillé-Coll de Saint-Antoine – palette idéale d'ampleur et de décence pour Franck – dans un Andantino en sol mineur dosé et ciselé, à fondre de plaisir. Éric Lebrun joua de cette même alternance/confrontation d'ombre et de lumière dans une Pièce héroïque plus que jamais poème symphonique d'envergure, ici d'une absolue souplesse scandée sur son rythme de quasi-polonaise suggérant un grand piano romantique orchestré de main de maître, page contrastée par Prélude, fugue et variation : délié des arabesques et chant pur, avant de conclure avec un altier Choral n°3 sur tempo impétueux, d'une incroyable clarté sous-tendue d'une vivante agogique, la section médiane se parant de nuances infinies. Un somptueux hommage à Franck, si justement fêté cette année.

 

Thierry Escaich © Louis Nespoulos

Maître improvisateur
 
Autre lieu : Saint-Étienne-du-Mont, autre maître : Thierry Escaich, et l'un de ses exercices préférés, l'improvisation sur film muet. En l'occurrence choisi par lui-même et vrai défi quant au traitement : The Wind (1928) du réalisateur suédois Victor Stöjström (ou Seastrom à Hollywood), sombre histoire d'une jeune femme quittant la Virginie pour une région désertique de l'Ouest impitoyablement balayée par un vent recouvrant hommes et bêtes d'un sable désespérant, également histoire d'amour avec happy end – Lillian Gish, jusqu'alors actrice fétiche de Griffith (21 films entre 1912 et 1921) et Lars Hanson dans les rôles principaux. C'est peu de dire que Thierry Escaich est dans son élément : commentaire d'entrée de jeu étrange et burlesque, cinglant comme le vent qui dessèche la plaine, suggérant, sans jamais expliciter ou doubler l'image, les rivalités entre hommes, la jalousie de l'épouse, l'espoir, la désillusion, la soumission – et la victoire de l'amour. En mettant de côté la parole directe, le cinéma muet amplifie l'universalité des situations, image et musique, aussi travaillées l'une que l'autre, faisant le reste. Du vent et du rythme du film qu'il induit sur toute sa durée ou du commentaire musical sans guère d'occasions de respirer, on ne saurait dire lequel est le plus « épuisant » pour le spectateur fasciné – l'ultime tempête de vent détruisant tout sur son passage fut un étourdissant tour de force musical sous les doigts d'Escaich. Triomphe, what else ?
 

 Lucile Dollat © Djibrann Haas

 
Orgue et orchestre
 
Soirée baroque à Saint-Séverin et public restreint malgré l'occasion rare d'entendre orgue et orchestre en dialogue, ici les cordes de la Garde Républicaine animées par le colonel François Boulanger, sous la tribune et le buffet Louis XV : visuellement déjà une superbe harmonie. Aux claviers, inventive et brillamment endurante – tout sur le fil du rasoir dans un tel répertoire où rien ne pardonne –, utilisant le Kern avec maestria : Lucile Dollat. Marche pour la cérémonie des Turcs de Lully, les cordes un peu dominées par la percussion au premier plan (le chef) : dommage de ne pas avoir intégré anches et cornets de l'orgue pour varier les entrées ; puis l'Adagio « d'Albinoni », authentique faux de Remo Giazotto des années 1950 mais efficace faire-valoir d'un ardent pupitre de cordes.
Puis l'essentiel, et de quelle tenue ! Concerto en mineur BWV 1052, le plus grandiose des Concertos pour clavier de Bach, d'une indomptable énergie : on songe, en termes de présence, de vigueur et d'appui des coups d'archet, à l'approche d'un Jean-François Paillard de la grande époque. Fébrilement attendue, l'entrée de l'orgue (s'abstenant de participer à l'énoncé initial) fit forte impression – fusion parfaite, juste équilibre des cordes et des pleins-jeux, un monument. Bach toujours avec le Brandebourgeois n°3 BWV 1048, qui permet aux différents pupitres des cordes de s'émanciper à tour de rôle, et pour finir le Concerto pour orgue en sol mineur HWV 289 de Haendel, premier de l'Opus 4 : un autre monde face à Bach, occasion de goûter un rapport de forces autrement pensé et des sonorités délicieusement variées, des fonds clairs du Larghetto initial au solo d'anche de l'Adagio et à divers mélanges lumineusement piquants. Qu'une si belle occasion ait attiré si peu de public est assurément désolant.
 
Mais le Festival n'est pas terminé. Si la confrontation d'un orgue à tuyaux et d'un orgue numérique sous la Canopée des Halles n'aura finalement pas lieu (la société qui gère l'emprise commerciale des Halles ayant indéfiniment fait attendre sa réponse… qui n'est jamais arrivée, le Festival n'a eu d'autre choix que d'annuler, musiciens et responsables des instruments ne pouvant être confirmés au dernier moment), il reste au public pour se rattraper, outre la conférence à la Mairie du 5arrondissement, plusieurs concerts : à Saint-Gabriel avec Yanka Hekimova, à Saint-Paul-Saint-Louis pour un concert voix d'enfants et orgue, enfin à Saint-Eustache avec Thomas Ospital, le quatuor de saxophones Ellipsos et un ensemble de jeunes saxophonistes…
 
Michel Roubinet

Paris, temple de l'Oratoire, 27 mai ; églises Saint-Antoine-des-Quinze-Vingts, 31 mai ; Saint-Étienne-du Mont, 2 juin ; Saint-Séverin, 9 juin 2022
www.festivalparisdesorgues.com
 
(1) www.concertclassic.com/article/festival-paris-des-orgues-2022-pepites-dorgue-compte-rendu
 
(2) …il se trouve que le Concours international de Trompette Maurice André renaît cette année (7ème édition), mais tout autrement, pour le dixième anniversaire de la disparition du musicien
mauriceandrecompetition.com
 
(3) Par exemple en 2013 :
www.concertclassic.com/article/le-paris-des-orgues-et-le-patrimoine-du-marathon-urbain-aux-instruments-recents-de-lessonne
Journées Européennes du Patrimoine 2022 :
www.leparisdesorgues.fr/les-marathons-des-orgues/
 
(4www.concertclassic.com/article/hulda-de-cesar-franck-en-version-de-concert-liege-reprise-paris-le-1er-juin-saisissant-opera
 
 
Photo © Q. Lagny
 

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