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Faust à l’Opéra de Tours [jusqu’au 8 mars ; reprise à l’Opéra Royal de Versailles du 22 au 30 mars] – Salon des Arts incohérents – Compte rendu

En 1893, quand mourut Charles Gounod, venait de s’éteindre le très éphémère mouvement des Arts incohérents, groupe d’aimables plaisantins, précurseurs de Marcel Duchamp et de l’art conceptuel. Face à la production de Faust que signe Jean-Claude Berutti, on se demande si le metteur en scène ne s’est pas placé sous les auspices de ce mouvement, tant on peine à trouver un fil directeur dans ce spectacle.

© Marie Pétry
La dimension fantastique évacuée
Inutile de consulter la « Note d’intention », car elle est à peu près totalement dépourvue de ce qui pourrait ressembler à une intention. Ce qu’on voit sur scène inclut de très beaux décors en toile peinte, merci à Rudy Sabounghi, mais des techniciens sont très ostensiblement présents pour les déplacer, et quand ils les retournent, on découvre des intérieurs sans rapport avec ces bâtiments antiques : la chambre de Marguerite inclut notamment une suspension à ampoule électrique et un papier peint années 1970. Les costumes citent l’art de la Renaissance germanique et italienne, mais la kermesse impose aux membres du chœur une gestuelle rappelant des tubes populaires tels que « Agadou dou dou, pousse l’ananas et mouds le café », œuvre commise par Patrick Zabé en 1975. Lorsqu’il apparaît en scène, Faust traîne comme un boulet un paquet de livres qui pourraient lui servir de lest s’il choisit de se suicider par noyade, et l’on voit passer un faucheur qui pourrait être la Faucheuse, mais toute dimension fantastique est en fait évacuée. On se sert aussi beaucoup de chariots à la Luca Ronconi (les seventies, encore une fois), et Marguerite est ainsi promenée au milieu de la foule en liesse comme une personnalité publique qu’on acclame, Méphistophélès ayant utilisé le même véhicule pour faire son entrée au deuxième acte. Difficile de dégager un sens cohérent de tous ces éléments contradictoires qui semblent vouloir offrir au public les plaisirs d’une représentation à l’ancienne tout en donnant quelques gages de modernité, de distanciation indiquant que l’on n’est pas dupe.

Laurent Campellone © laurent-campellone.com
Campellone impose un rythme haletant
Heureusement, le versant musical de la représentation ne doit rien à l’esthétique primo-avrilesque d’un Alphonse Allais. C’est la classique version de 1869 qui est retenue, scène de la Chambre incluse, mais avec scène de l’Église placée après le retour des soldats, et avec un tableau de Walpurgis retaillé de façon assez cavalière : le ballet est réduit à deux numéros, et tout le texte annonçant la participation des « reines de beauté de l’Antiquité » disparaît, alors qu’il aurait pu justifier la présence de ces immenses marionnettes représentant une geisha, une infante de Vélasquez, etc., que manipule la population de la ville. Dans la fosse, Laurent Campellone impose un rythme haletant à la représentation, avec des tempos rapides, voire très rapides, parfois au détriment de certains contrastes qui devraient être plus clairs entre le frénétique et l’apaisé, et non sans surprises comme cette manière de couper subitement les grands accords qui marquent les premières mesures de l’ouverture.

© Marie Pétry
Un plateau admirable de A à Z
Vocalement, on commencera par saluer de superbes seconds rôles : Julie Pasturaud, truculente Dame Marthe, et Jean-Gabriel Saint-Martin, dont on enrage qu’il ne soit ici que Wagner et qu’il ait si peu à chanter. Anas Seguin n’en est plus à son premier Valentin ; très à l’aise dans le rôle, il s’autorise même parfois des effets de rubato un peu étonnants. Eléonore Pancrazi est un admirable Siébel, qui méritait pleinement de pouvoir chanter son deuxième air, dans la scène de la Chambre.
Affublé d’une invraisemblable perruque, le Méphisto de Luigi De Donato suprend lui aussi : s’exprimant dans un français excellent (seuls quelques N sont un peu trop sonores dans les syllabes nasales), il incarne magistralement son personnage, avec une ironie de tous les instants, il maîtrise la tessiture du rôle (avec notamment les rires sur le sol aigu, le sol moyen et le sol grave à la fin de « Vous qui faites l’endormie »), mais on a le sentiment qu’il n’a pas été autorisé à donner de la voix comme il aurait pu le faire, l’Orchestre symphonique région Centre-Val de Loire/Tours semblant très attentif à ne jamais couvrir le plateau. Par le passé, on a parfois pu reprocher à Thomas Bettinger des aigus un peu trop ardents : rien de tel cette fois, le ténor ayant décidé de « bâiller » davantage les notes hautes, avec des résultats inégalement convaincants.
Une irréprochable héroïne
Mais jamais la décision prise par les théâtres étrangers de rebaptiser cet opéra Marguerite (par égards pour l’œuvre de Goethe, en général) n’aura été aussi pertinente, Vannina Santoni triomphant à nouveau par son incarnation irréprochable de l’héroïne, après son triomphe dans la version de 1859 à Lille et Salle Favart. Espérons que la soprano continuera à fréquenter assidument le répertoire français qui lui va comme un gant.
Laurent Bury

Gounod : Faust – Tours, Opéra, 6 mars, 20h ; dernière représentation 8 mars 2026 // operadetours.fr/fr/programmation/faust-charles-gounod-1818-1893
Reprise à l’Opéra royal de Versailles du 22 au 30 mars 2026 // www.operaroyal-versailles.fr/event/gounod-faust/
Photo © Marie Pétry
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