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Eugène Onéguine selon Ralph Fiennes au Palais Garnier – Orgueil et sentiments – Compte rendu

Pour un sujet de sa très gracieuse majesté britannique, Eugène Onéguine n’est pas si loin de Jane Austen : avec son héros hautain qui dédaigne une jeune fille exaltée par ses lectures, le roman de Pouchkine semble faire se rencontrer Mr Darcy et Marianne Dashwood, autrement dit croiser Orgueil et préjugés et Raison et sentiments. Et quand, à cette donnée de base, l’opéra de Tchaïkovski vient ajouter ses bals où triomphent les militaires du régiment voisin, il devient encore plus facile de transformer Saint-Pétersbourg en Pemberley.

© Guergana Damianova - OnP
Un léger déficit sur le plan du théâtre
Peut-être guidé par un raisonnement de ce genre pour sa première mise en scène d’opéra, l’acteur Ralph Fiennes propose un spectacle qui rappelle les très respectueuses adaptations littéraires de la BBC, au moins par le soin apporté à ses costumes historiques. Pour le décor, en effet, Michael Levine s’efforce de ne pas reproduire à l’identique celui qu’il avait conçu en 1997 pour Robert Carsen au Met, mais on retrouve tout de même ces très hauts bouleaux et ce sol jonché de feuilles mortes. Et si Ralph Fiennes déclare viser le réalisme, il ose parfois s’en éloigner, comme au troisième tableau, où les cueilleuses de fruits sont remplacées par un groupe de silhouettes diaphanes coiffées de kokochniks qui semble sorti de quelque peinture symboliste russe, et surtout lors du bal chez les Grémine, où l’on danse dans la neige (curieusement, personne ne s’est soucié de la balayer pendant l’entracte) et où les soldats se métamorphosent en ours le temps d’une écossaise. Le résultat est indéniablement très beau, les déplacements du chœur sont parfaitement réglés, mais on regrettera juste un léger déficit sur le plan du théâtre, sur un plateau qui avait accueilli, dix-huit ans auparavant, la stupéfiante production du jeune Dmitri Tcherniakov.

© Guergana Damianova - OnP
Bonheur vocal
En matière de direction d’acteurs, en effet, on regrette que le rôle-titre se réduise au passage de la froideur à l’ardeur. S’il n’a ni la prestance ni la présence d’un Colin Firth, inoubliable Darcy de la BBC, du moins Boris Pinkhasovich chante-t-il très bien, et fait-il entendre dans sa voix tout ce qu’il peine à montrer dans son jeu. Face à lui, Ruzan Mantashyan prête à Tatiana une voix fraîche mais puissante, que la mise en scène ne l’aide guère à se métamorphoser en princesse Grémine. Dix ans après son triomphe au concours Operalia, Bogdan Volkov émerveille à nouveau en Lensky, son air du deuxième acte étant chargé d’une émotion intense, portée par une riche palette de nuances. Tandis que Marvic Monreal prête à Olga un beau timbre grave et une personnalité vive, Alexander Tsymbalyuk ne marque pas autant que d’autres titulaires de Grémine, faute de volume sonore dans les notes les plus basses. Contrairement aux sopranos sur le retour qui s’improvisent mezzos, Susan Graham n’a pas à tricher pour incarner Madame Larina, et Elena Zaremba est elle aussi tout à fait crédible en Filipievna. Si l’on peut s’étonner que l’Opéra de Paris face appel à un Britannique pour interpréter le rôle d’un Français, on admire la finesse avec laquelle Peter Bronder déclame les couplets de Triquet, devenu ici un personnage dickensien, Amin Ahangaran se faisant remarquer dans les quelques répliques de Zarestski.

Semynon Bychkov © Sheila Rock
Orchestre et chœur en pleine forme
Trente-quatre ans après les représentations données au Châtelet, Semyon Bychkov revient à Paris pour diriger Onéguine, et l’on espère que le nouveau directeur musical de l’Opéra (1) prodiguera à l’avenir autant de satisfactions qu’il en dispense ici, à la tête d’un orchestre et d’un chœur (préparé par Ching-Lien Wu) en grande forme, avec un juste équilibre des tempos, entre des danses un rien ralenties (superbes chorégraphies de Sophie Laplane, qui évitent de faire du premier acte un numéro de cirque) et des moments où le dialogue s’accélère de façon toujours justifiée. Puisse le maestro faire également revenir le répertoire russe dont l’exploration reste à poursuivre sur la première scène nationale.
Notez que Case Scaglione prendra le relai de Semyon Bychkov à compter du 18 février.
Laurent Bury
(1) A partir du 1er août 2028

Piotr Ilyitch Tchaïkovski : Eugène Onéguine - Paris Palais Garnier, 26 janvier ; prochaines représentations le 29 janvier, 1er, 6, 9, 12, 15, 18, 21, 24 & 27 février 2026 // www.operadeparis.fr/saison-25-26/opera/eugene-oneguine
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