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Cadmus et Hermione à la Philharmonie de Paris – Super-héros, super-bouffons – Compte rendu

Des représentations de Cadmus et Hermione données en 2008 à l’Opéra-Comique, on gardait le souvenir de décors et de costumes somptueux éclairés à la bougie, au service d’une œuvre étonnamment hybride, associant le comique au drame à la manière des opéras de Cavalli, modèle dont Lully n’allait pas tarder à s’affranchir. Ledit comique se résumait aux facéties un peu lourdes d’un valet couard et d’un chanteur travesti en nourrice, tandis que le drame réunissait un tendre prince et une froide princesse. Ces impressions tenaient sans doute en partie au carcan de la gestuelle baroque et de la prononciation restituée.
Une perception renouvelée
En effet, près de vingt ans après, la même partition, donnée en concert à la Philharmonie de Paris, produit une impression assez différente, parce que les solistes, s’exprimant en français moderne et jouant leur rôle selon leur propre talent scénique, sont libres de proposer un théâtre moins naïf, plus proche de notre sensibilité. Sans oublier les calibres vocaux choisis pour l’occasion, qui contribuent considérablement à modifier notre perception du premier opéra de Lully.
Relief inégalé
Avec ses géants, son dragon, ses aventures pimentées d’un love interest et de comic relief, Cadmus et Hermione présente tous les ingrédients de ce qui serait aujourd’hui un bon film d’action. Rien d’étonnant à ce qu’il soit donc peuplé de super-héros, à commencer par le Cadmus de Jérôme Boutillier (photo à dr.), à qui le grand écart entre les répertoires – il sera Jochanaan en mai prochain à Toulouse – réussit admirablement : le baryton donne à son personnage un relief inégalé, grâce au mordant de sa diction et aux nuances dont il sait parer son discours pour respecter les diverses facettes d’un héros guerrier mais aussi amoureux. Hermione revêt elle aussi l’habit de super-héroïne, puisque la mezzo-soprano Éléonore Pancrazi (photo à g.) prête son timbre charnu à la fille de Mars et de Vénus, avec une sensualité inattendue et même avec humour.

© Jean Fleurot
Vis comica
Aux super-héros répondent les super-bouffons, rôles dans lesquels se font remarquer l’excellent Lysandre Châlon, que sa superbe voix de basse n’empêche nullement de composer un hilarant Arbas, capable de varier son débit dans les récitatifs pour mieux exploiter le potentiel comique de ses répliques, tandis que le non moins brillant Bastien Rimondi, après un remarquable récit de l’Envie, campe une Nourrice truculente sans caricature. Autour d’eux s’affaire une distribution nombreuse, dont on détachera d’abord Marie Lys et Mathilde Ortscheidt, stupéfiantes dans leur métamorphose de simples suivantes (mais, par son ironie la Charite de la première est déjà davantage que cela) en Junon et Pallas survoltées, où elles n’hésitent pas à grossir le ton et le son pour manifester leur divinité. Adrien Fournaison est un impressionnant Grand Sacrificateur, dans la cérémonie dédiée à Mars, et un Jupiter non moins éclatant. Le contre-ténor William Shelton nous rappelle avec brio que le rôle de l’Amour fut à l’origine confié au castrat Antonio Bagniera. Les ténors Abel Zamora et Antonin Rondepierre sont un luxe dans leurs petits rôles respectifs, le second unissant le plus souvent sa voix à celle de Philippe Estèphe pour former un duo de princes tyriens, tandis que Thaïs Raï-Westphal est une lumineuse Vénus, Kieran White et Jordann Moreau complétant ce cast opulent.

© Caroline Doutre
Intime compréhension
Les Pages et les Chantres du CMBV apportent leur précieuse contribution à l’entreprise, les Talens Lyriques étant dirigés avec beaucoup de finesse par ce super-héros qu’est Christophe Rousset. Pour le dernier opéra de Lully qu’il lui restait à enregistrer – on espère que les mêmes artistes se retrouveront prochainement pour le disque qu’ils nous doivent – le chef et claveciniste démontre une fois de plus son intime compréhension de cette musique dont il sait qu’il est inutile de la brutaliser pour en tirer le meilleur.
Laurent Bury

Lully, Cadmus et Hermione – Paris, Philharmonie (Grande Salle Pierre Boulez), 25 janvier 2025
Photo : Eléonore Pancrazi et Jérôme Boutillier © Jean Fleurot
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