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Rencontre avec Emmanuelle Bertrand, violoncelliste – « Je suis touchée par la façon dont Elgar va au bout de l’émotion et du drame. »

 

Le Concerto pour violoncelle d’Elgar est décidément très présent dans les programmes parisiens cette saison – et nul ne s’en plaindra ! Un mois après Sol Gabetta avec l’Orchestre de Paris et Paavo Järvi, l’un des chefs-d’œuvre absolus du répertoire est de nouveau à l’affiche de la Philharmonie (entre autres lieux dans le cas présent) sous le splendide archet d’Emmanuelle Bertrand. Cette dernière retrouvera à cette occasion l’Orchestre national d’Île-de-France, dirigé par le jeune maestro britannique Jamie Phillips, dans un programme « Amours tragiques » présentant, outre l’ouvrage d’Elgar, des extraits du ballet Roméo et Juliette de Prokofiev.  Une phalange avec laquelle la violoncelliste entretient une relation très étroite puisqu’elle y est en résidence depuis 2024. 

 

Jamie Phillips ©  jamie-phillips.com

 
Une perception modifiée au fil des ans

 
Le Concerto d’Elgar ? « J’ai grandi avec la version emblématique de Jacqueline du Pré, confie Emmanuelle Bertrand, mais ce n’est pas une œuvre que j’ai mise à mon répertoire au moment de ma formation au Conservatoire (où elle a été élève de Jean Deplace et Philippe Muller ndr), elle y est entrée un petit plus tard, à mes débuts. J’avais un plus de 20 ans quand je l’ai jouée pour la première fois, avec l’Orchestre Lamoureux. Je suis à présent au début la cinquantaine, ma perception a évolué avec le temps ; après avoir traversé quelques décennies je me rends compte que finalement cette musique a été composée il y a à peine plus de cent ans, et que ce n’est rien du tout en fait que cette distance-là. Pendant longtemps, et notamment quand toute jeune j’écoutais cette œuvre, j’avais l’impression que c’était de la musique romantique. J’avais une perception plus distendue du temps. Aujourd’hui ça me paraît être ... hier.
Je suis très frappée par la manière dont le compositeur traite l’harmonie, le lyrisme ; il fait chanter l’instrument d’une façon qui était quand même vraiment dans le prolongement d’une époque déjà révolue. Quand on pense à ce que Bartók, Kodály ou Stravinski écrivaient au même moment ..."

 
Fusion du sens et du son
 
« Ce qui me touche, c’est le fait qu’Elgar à quelque chose à revendiquer et il fait fi des phénomènes de mode qu’il peut y avoir à cette époque. Le Concerto pour violoncelle est écrit au sortir de la Première Guerre mondiale et je pense que ce tragique, cette façon de vraiment aller au bout de l’émotion et du drame sont complètement liée au contexte ; il n’y a pas de filtre en fait. Elgar s’est permis d’utiliser la forme qui lui semblait la plus adaptée à son propos, sans essayer de révolutionner le langage, mais juste en l’exploitant dans toutes ses dimensions. Une fusion se produit entre le sens et le son : j’ai le sentiment d’avoir à oublier tout rapport matériel au son, cela m’invite à aller chercher des teintes toujours plus profondes ou plus rayonnantes. Et puis ... il y a la vélocité du deuxième mouvement, virevoltant et d’une légèreté insaisissable, à l’opposé du drame. L’ambitus vertigineux entre cette légèreté, cette finesse et la profondeur d’un discours tragique introduit une notion de deuil. »

 

© DR

 
Musique de chambre augmentée

 
L’Orchestre national d’Île-de-France a décidé de gâter son public puisque, en plus de la Philharmonie de Paris le 21 mars (à 15h), cinq autres cités franciliennes auront la chance de recevoir Emmanuelle Bertrand et Jamie Phillips : Rungis (20/03), Villejuif (22/03), Courbevoie (26/03), Fontenay-sous-Bois (27/03 à 20h, avec un séance scolaire dès 14h30) et Aulnay-sous-Bois (28 mars). Il est rare pour un(e) soliste de vivre de cette façon, plusieurs jours d’affilée, dans l’intimité d'un même chef-d’œuvre concertant. Emmanuelle Bertrand ne cache par son bonheur, qui est aussi celui de retrouver des instrumentistes qu’elle a appris à connaître et apprécier depuis le début de sa résidence à l’Ondif. « Jouer en concerto avec eux me donne finalement l’impression de faire de la musique de chambre augmentée », souligne-t-elle avec une impatience gourmande.

Un enregistrement à venir chez Harmonia Mundi
 
Un bonheur ne vient jamais seul. Les micros seront là et un enregistrement réalisé parallèlement à la tournée, destiné à prendre place sur un disque programmé chez Harmonia Mundi. L’ouvrage du maître britannique y sera complété par le Concerto de Schumann revu par Chostakovitch qu’Emmanuelle Bertrand a joué en concert et enregistré avec l’Ondif la saison dernière. La date de sortie n’est pas encore fixée, en revanche, toujours chez Harmonia Mundi, le mois d’avril verra la parution d'un double album Schubert avec Pascal Amoyel et le Quatuor Parisii.
 
Alain Cochard
(Entretien avec Emmanuelle Bertrand réalisé le 14 mars 2026)

 

Emmanuelle Bertrand, violoncelle / Orchestre national d’Île-de-France, dir. Jamie Phillips.
Œuvres d’Elgar & Prokofiev

 
En tournée du 20 au 28 mars 2026
Rungis (20/03), (Paris, 21/02) Villejuif (22/03), Courbevoie (26/03), Fontenay-sous-Bois (27/03 à 20h, avec un séance scolaire  dès 14h30) et Aulnay-sous-Bois (28 mars)

philharmoniedeparis.fr/fr/activite/concert-symphonique/28436-amours-tragiques?itemId=141113

www.orchestre-ile.com/concert/amours-tragiques-933
 
 Photo © Philippe Matsas 

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