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"Empreintes", créations de Morgann Runacle-Temple /Jessica Wright et Marcos Mauro, au Palais Garnier [jusqu'au 28 mars]– Sable et argile – Compte rendu

Deux tentatives, sur fond de rythmes obstinés, sauvages, primitifs, malgré toute la technologie qui permet ce tintamarre sophistiqué. Créations, donc, plus que contemporaines, c'est-à-dire sombres, stressantes, comme l’est souvent la danse d’aujourd’hui, qui mettent en vedette deux styles de chorégraphes en pleine ascension, le tandem britannique Morgann Runacle-Temple / Jessica Wright, et l’Espagnol Marcos Morau . Avec un point commun : l’extrême difficulté de leurs gestiques, incrustées dans des musiques si répétitives qu’on ne peut que les compter au lieu d’en retenir le moindre axe. Efforts de mémoires colossaux, qui montrent l’engagement des danseurs de l’Opéra pour ce type de démonstrations gymniques plus qu’artistiques, et mettent en valeur de jeunes interprètes, ainsi Loup Marcault-Derouard, pour Arena et Laurène Lévy, pour Etude, tous deux coryphées.

Arena © Yonathan Kellerman - OnP
Effet de mode
Runacle-Temple et Wright furent ballerines de talent : aujourd’hui, chorégraphes et cinéastes, elles jouent avec l’image vidéographique, et font doubler les séquences qui se déroulent sur scène avec des projections qui filment ces mêmes séquences mais sous un autre angle. Ce qui crée une fatigue visuelle empêchant d’apprécier les performances des danseurs, agace en dispersant l’attention, et doit considérablement multiplier le coût de la simple accumulation de mouvements. Ceux-ci, d’ailleurs, sont parfaits : ils mettent en présence un groupe humain qui a l’air de se débattre ou plutôt de se battre dans une zone de conflit : match, guerre, jeux.
On ne sait, sinon que les corps sont disloqués, en une succession de saccades et de secousses, qu’on ne comprend guère la raison de leur agitation, sinon l’instinct primal de la lutte et du conflit, et que le héros, baptisé 81, si l’on en juge par son maillot, est ici un peu comme l’élu du Sacre du printemps, à la fois le premier et le sacrifié. Une sorte de bataille soutenue, on l’a dit, par la sauvagerie de la bande son, signée Mikaël Karlsson, tandis que la projection, faite par Jakub Lech, happe les mouvements sans pour autant leur donner de signification. Bref, l’effet de mode est certain, mais l’Empreinte, puisque tel est le titre global du spectacle, risque de se marquer sur le sable, c'est-à-dire de s’envoler

Etude © Yonathan kellerman - OnP
Profondeur
Rien de comparable avec Etude, de Marcos Morau : là il ne s’agit pas d’une tentative accrocheuse, mais d’une véritable réflexion sur la danse, bien évidemment classique puisque implantée dans son décor majeur, le Palais Garnier. Morau, on l’a déjà dit pour son prodigieux Afanador, vu au festival de danse de Cannes l’automne dernier, a une profondeur d’approche que son côté dada ne fragilise pas. Il frappe du bon talon, en spécialiste du flamenco qu’il est, un flamenco plus que maîtrisé dans sa troublante géométrie. Et s’il cultive la répétition, c’est avec un art dramaturgique qui lui donne un vrai sens, comme chez Phil Glass. Provocante et fine, assez cruelle, cette Etude dissèque donc le regard porté sur les ballerines traditionnelles, leur accueil par le public, leur salut, le bouquet serré mécaniquement, tandis que le décor reproduit le rideau de l’Opéra, puis la sainte barre de travail, sous le menaçant Grand Lustre, pour se finir sur une réplique du Grand Foyer, magnifiquement évoqué par le décorateur Max Glaenzel. Et plus subtilement qu’il n’y paraît, la musique de Gustav Rudman, avec sa violence techno, n’est pas sans évoquer l’antique Etudes (1948) de Harald Lander, sur Czerny-Rüsager .

Etude (Laurène Lévy) © Yonathan Kellerman - OnP
L'empreinte d'un maître
Si les ballerines sur lesquelles s’ouvre la pièce ont d’abord l’air figées dans leur grâce sacramentelle, puis dans une succession évoquant les fameux défilés de Cygnes, Sylphides et autres Ombres, elles se resserrent autour de leur outil de travail, dégagées de leur tulle, et triment, souffrent, avec leurs partenaires, en un effort collectif auquel Morau donne des airs de groupes de Rodin. Force unique et démultipliée, portée par le même élan. La symétrie, toujours présente, crée un équilibre implacable, magnifié par la beauté des danseurs, qui savent se briser autant que se reconstituer selon des règles immuables.
Le tableau final, qui les montre de dos, repartant solennellement vers le foyer, mission accomplie, tandis qu’une ballerine, étoile ou pas, se retourne vers le public, quêtant ses acclamations ou lui disant au revoir, laisse transparaître la fragilité de ce moment de beauté, où les interprètes, après avoir semblé comme étrangers à eux-mêmes, puis enragés dans leur efforts, retournent vers on ne sait quelles rêveries. Ils ont passé comme les feuillets d’un album trop vite tournés, mais leur empreinte, elle restera dans l’argile. Car Morau, assurément, est l’un des grands maîtres d’aujourd’hui, et il en est peu.
Jacqueline Thuilleux

Empreintes – Paris, Palais Garnier, 11 mars ; prochaines représentations les 13, 14, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 24, 25, 26, 27 & 28 mars 2026 // www.operadeparis.fr/saison-25-26/ballet/marcos-morau-morgann-runace-jessica-wright
Photo : (Etude / Marcos Mauro) © Yonathan Kellerman - OnP
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