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Crocodile de Martin Harriague et Emilie Leriche à la Librairie 7L [Reprises à Alfortville 21 mars et Sceaux du 3 au 5 avril] – Corps-accord – Compte rendu

 

 
C’est un bien étrange et fascinant corps à corps – corps-accord plutôt – que ce Crocodile, auquel Martin Harriague et sa partenaire Emilie Leriche donnent pendant près d’une heure, une vie démultipliée, faite de figures complexes où l’harmonie le dispute à des chocs visuels qui font presque penser à Guernica, tant brisures, cassures, élans fiévreux et délicats, vides et trop pleins ricochent les uns sur les autres. On essaye d’expliquer : le nom, Crocodile, n’évoque presque rien dans la pièce sinon un objet personnel un peu atypique qui peinait sans doute à trouver sa place chez le chorégraphe. Il y a toujours une pointe de dadaïsme chez Harriague, qui ne fait rien comme tout le monde, tout en étant capable de signer des spectacles parfaitement intelligibles et populaires, comme récemment dans son Prométhée, à l’Opéra Grand Avignon.(1)
Crocodile, donc, fut créé au Festival biarrot LeTemps d’Aimer en septembre 2024, et y fit un triomphe, l’évidence du talent du chorégraphe s’imposant pour le désigner, du moins aux yeux du public et des journalistes, comme le successeur potentiel de Thierry Malandain. Ce qui fut fait ensuite, heureusement. A l’époque, il y avait sur scène le Groupe 0, jouant la pièce réputée et ô combien répétitive du minimaliste néerlandais Simeon ten Holt (1923-2012), d’ailleurs intitulée Canto ostinato. Il y avait aussi des effets lumineux et scéniques lesquels, même sobres, enveloppaient le duo d’une ambiance mystérieuse.

 

© Guillaume Thomas

 
Comme un abri
 
Ici, dans le sous-sol de la librairie parisienne 7L, acquise par Karl Lagerfeld, et dont il avait fait son atelier de photo, voici quelques fauteuils, quelques coussins, quelques bancs autour d’un tapis de scène où vont évoluer nos deux danseurs : ambiance recueillie, feutrée, il ne manque que des narguilés à ce lieu d’élitisme, même si Harriague s’en défendrait, sûrement ! Pour cet étrange corps à corps, les partenaires vont s’examiner, se ressentir, se contourner, se croiser, lancer leurs pieds nus aux orteils écartelés, leurs bras entrelacés comme des branches d’arbre, dans ce qui n’est pas une joute, mais une approche animale, méfiante parfois, érotique à coup sûr, et ce d’autant qu’ils ne se touchent pas pendant un long moment, se contentant de s’aspirer l’un l’autre.

 

© Guillaume Thomas

 
Mystérieuse fusion
 
La virtuosité de la performance est inouïe, et on se demande comment ils peuvent maintenir leurs tournoiements, leurs esquisses pendant aussi longtemps. Surtout, on est émerveillé par la qualité de  la gestique où jamais, même dans le plus profond de la violence ou de la sensualité, aucun mouvement vulgaire n’est présent, ce qui est l’une des qualités majeures d’Harriague, lequel insiste sur la liberté avec laquelle ce duo s’est mis en place : ce qu’on a du mal à croire, tant les gestes semblent horlogers. Mystère que la fusion de ces deux inspirations.
 
Hors normes

 
A la fin, une fois cette sorte de danse rituelle accomplie, ils se séparent, ou s’apprêtent à se rejoindre, on ne sait. Une chose est sûre, ils sont fascinants, et à la dimension faunesque d’Harriague s’ajoutent la beauté, l’élégance, la finesse de biche autant que la dureté de lionne d’Emilie Leriche, silhouette à part dans le monde de la danse  et attachée notamment à des compagnies contemporaines à Göteborg et Chicago. Après avoir jouxté de façon envoûtante, ils ont l’air de s’évanouir dans l’espace. Mais pas dans nos souvenirs, et on interroge son propre corps en se demandant comment il peut se déployer, voire se décomposer ainsi. Hors normes, assurément, par la qualité et l’étrangeté.
 
Jacqueline Thuilleux
 

(1) www.concertclassic.com/article/promethee-de-martin-harriague-lopera-grand-avignon-le-feu-sacre-compte-rendu
 
Crocodile de Martin Harriague et Emilie Leriche – Paris, Librairie 7L, 9 février 2026 ; prochaine représentations le 21 mars à Alfortville (POC) et les 3,4 & 5 avril 2026 à Sceaux (Les Gémeaux) // www.martin-harriague.com/martin-harriague/

Photo © Guillaume Thomas

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