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Carmen à l’Opéra Bastille - Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ? - Compte-rendu

Venu en grand nombre pour assister à la première nouvelle production de la saison, le public attendait beaucoup de cette nouvelle Carmen. Trop peut être, car Yves Beaunesne choisi pour succéder à Alfredo Arias, est un bon faiseur issu du théâtre - on se souvient d'un bel Eveil du printemps au Théâtre de la Ville en 1997 - mais absolument pas une figure majeure de la scène contemporaine. Etabli dans un lieu unique, sorte de hangar désaffecté situé dans l'Espagne post-franquiste, à l'ère d'une movida libératrice, son spectacle n'offre rien de fondamentalement novateur, si ce n'est la référence aux années Almodovar, couleurs flashy, pattes d'eph, travestis façon Rossy de Palma et filles faciles ne dépassant pas l'anecdote.

Sur le plateau on joue peu, Don José et Carmen sont d'une sobriété étonnante, mais on s'agite beaucoup dans les scènes de foules où figurants et accessoires (au 3), défilé de marionnettes géantes, de jongleurs et d'acrobates (au 4), finissent par lasser, au point d'occulter les rares idées force, comme celles des préparatifs du toréador qui auraient suffi à créer une atmosphère de « rite religieux ». Seule belle image de la soirée, un peu tardive, Carmen manipulée comme une poupée par Don José, qui l'oblige à enfiler une poussiéreuse robe de mariée sortie d'un sac, qui sera sa tunique de Nessus, ce dernier l’étranglant avec un pan de dentelles. C'est peu, sans doute, mais cela ne valait pas les huées réservées aux saluts.

Dans ce contexte la composition d'Anna Caterina Antonacci, élégante et économe, a été froidement accueillie : quelle grande artiste pourtant ! Perruque platine, nuisette ou robe noire fendue, cette Carmen almodovarienne, au port altier (tendance Penelope Cruz dans Etreintes brisées) dont le corps de rêve se prête plus qu'il ne se livre, fatale oui, mais sans excès, lassée par cette vie sans attrait coincée entre usine et contrebande, a de la gueule. Comme à Londres, Toulouse et Paris (Opéra Comique en 2010), les mots coulent de source, le timbre est prenant et le chant enveloppant admirablement posé et conduit : « Séguedille » et « Cartes » splendides, final cinématographique. Tant pis pour les pisse-froid qui n'ont pas adhéré à cette proposition.

Soldat travaillé par son passé, le Don José de Nikolaï Schukoff a bien envie de se faire oublier, mais ce diable de Carmen lui fait tourner les sangs. Indisposé, le ténor fait bonne figure dans les deux premiers actes, dans un français maîtrisé qui ne dénature pas les dialogues parlés (et sonorisés), mais termine la soirée exténué, courant après un aigu rebelle qui nous empêche d'apprécier sa prestation. Accoutré comme Elvis Presley et assurant comme une bête, Ludovic Tézier chante Escamillo de manière insolente, comme on ne croyait plus qu'il soit possible, bluffante, tandis que Genia Kühmeier, voix de miel et de lait, déjà Micaëla au Châtelet en 2007 (dans la mise en scène de Martin Kusej avec Schukoff), remporte un triomphe dans un rôle payant. Bonnes Mercédès et Frasquita de Louise Callinan et Olivia Doray, excellent Zuniga de François Lis entouré par un choeur plein d’aplomb.

Dans la fosse Philippe Jordan suscite une nouvelle fois l'admiration avec une direction pleine de vie, sensuelle et colorée, ample et tendue au gré des variations de ce drame. Habité, le chef ressent cette musique par toutes ses fibres et la dirige d'une geste souple et aérien, son orchestre étirant là un tempo pour mieux souligner un détail, accélérant ici un trait, pour révéler un aspect plus aigu de cette partition aux mille visages sonores. Avec Pappano (DVD Decca), la version la plus excitante de ces dernières années.

François Lesueur

Bizet : Carmen – Paris, Opéra Bastille, 4 décembre, prochaines représentations les 7, 10, 13, 16, 20 22, 25 27 et 29 décembre 2012 (à partir du 20 décembre, le rôle-titre est tenu par Karine Deshayes).

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Photo : Opéra national de Paris/ Charles Duprat
 

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