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« Back to Lully » par Véronique Gens et Les Suprises au Midsummer Festival d’Hardelot – Le Rochois, le retour – Compte-rendu

Même si son nom est à peu près inconnu du grand public, Marie ou Marthe Le Rochois (1658-1728) fut à la tragédie lyrique ce que la Champmeslé fut au théâtre parlé, autrement dit la créatrice – l’inspiratrice – de quelques-unes des plus belles héroïnes à fouler les planches de l’opéra sous le règne de Louis XIV : pour se voir confier les rôles-titres d’Armide de Lully et de Médée de Charpentier, il fallait bien que cette dame possède de grandes qualités, tant vocales que dramatiques. Avant d’en arriver là, elle avait d’abord été en 1680 Aréthuse dans Proserpine, puis en 1685 Angélique dans Roland. Après la mort de Lully, elle servit tous ceux qui pouvaient enfin faire entendre leur musique : Charpentier, on l’a dit, mais aussi Colasse, Desmarest (Didon en 1693, Vénus et Adonis en 1697), Marin Marais (Ariane et Bacchus), Campra (L’Europe galante) ou Destouches (Issé), avant de prendre sa retraite en 1698, avec une pension de 1500 livres accordée par le roi.
 

© Pascal Brunet

Rendre hommage à cette artiste est donc on ne peut plus légitime, surtout si l’on dispose pour ce faire d’une tragédienne confirmée. Et si ce concert s’intitule « Back to Lully », c’est peut-être parce que ce programme où Lully se taille la part du Lion permet à Véronique Gens de revenir à un compositeur qui l’a révélée au public, lorsqu’elle tenait un petit rôle dans la mythique production d’Atys en 1987. Depuis, sa carrière a amené la soprano à explorer des répertoires variés, de Mozart à Offenbach, de Berlioz à Gounod, mais ils étaient nombreux, ceux qui espéraient qu’elle aurait un jour l’occasion de retrouver le Florentin, même si on l’a finalement assez peu entendue interpréter dans leur intégralité les grands rôles de ses tragédies lyriques, à part Armide dont elle a enregistré la « version de 1778 » très largement réécrite.
 

© Pascal Brunet 

A la tête de son ensemble Les Surprises, Louis-Noël Bestion de Camboulas a donc préparé un programme qui glane dans les nombreuses œuvres créées par Marthe Le Rochois, où alternent les airs et les morceaux orchestraux, ouvertures ou danses, certains airs supposant aussi la participation d’un chœur (sous le titre Passion, un disque à paraître fin août chez Alpha en proposera l’écho). On y trouve tous les passages obligés de la tragédie lyrique : déploration funèbre (Alceste, Amadis), air de sommeil (La Diane de Fontainebleau de Desmarest), invocation infernales (Ballet de la naissance de Vénus, Médée). Véronique Gens se révèle pleinement dans les deux « tubes » lullistes que sont, dans des genres bien opposés, le délicat « Espoir si cher et si doux » d’Atys et le monologue d’Armide, longtemps considéré comme un modèle inimitable en matière de déclamation dramatique. Noblesse sans froideur, pudeur dans l’expression des affects, telles sont les qualités de Véronique Gens dans cette musique.

Dans le cadre intime du Théâtre Elisabéthain d’Hardelot, les effectifs sont très réduits par rapport à ce qu’on entendra au disque : le chœur se borne à une voix par pupitre, et Les Surprises se bornent ce soir à douze instrumentistes, complétés par leur chef, Louis-Noël Bestion de Camboulas, au clavecin et à l’orgue. Ce qu’on perd en densité sonore est compensé par l’investissement des artistes, et l’on retrouve quelques œuvres dans lesquelles l’ensemble s’est déjà illustré, comme le Ballet de la paix de Rebel et Francœur et son étonnante Musette ou son Air pour les Esprits malfaisants qui conclut le concert. En bis, Véronique Gens revient à un Lully qu’elle avait enregistré en 1996 sous la baguette de Marc Minkowski : Acis et Galatée, dont on entend la superbe Passacaille, petite sœur de celle d’Armide créée quelques mois auparavant.

Laurent Bury

Midsummer Festival, Théâtre élisabéthain du Château d’Hardelot, 3 juillet 2021
© Pascal Brunet
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